PRÉFACE.
XXXI
qui la ressent. « Je ne finirais pas, écrivait-il, si jevous parlais de ce que j'ai perdu. C’est uné sourceéternelle de souvenirs tendres et douloureux. Cen'est qu'après six mois que ce qu’ils ont d'aimablea pris le dessus sur ce qu’ils ont d’amer et de pé-nible. 11 n’y a pas deux mois que mon àme est par-venue à se soulever un peu et à soulever mon cœuravec elle. »
J'ai omis de dire qu’il avait perdu, qu’il avaitpleuré sa mère. C’est d'un autre ton qu’il parle decette épreuve. 11 n’a pas été surpris par le coup quile frappe: la blessure était attendue; mais, à lafaçon dont il en parle, on sent que, si préparé qu’ilfut à la recevoir, elle a traversé sa poitrine.
« Vous devez croire, écrit-il à son ami, vous devezcroire que tous les maux réunis ont fondu sur matète. Hélas ! vous ne vous tromperiez pas beaucoup.Il y a deux mois et demi que j'ai eu le malheur deperdre ma mère.Ce n’est pas vous qui me direz quequatre-vingt-cinq ans était un âge qui devait mepréparer à ce malheur...»
A Dieu ne plaise que je prétende faire de Cham-fort, de ce cœur bien trempé, un élégiaque; mais,en vérité, quand je lis ces fragmentsqui attestent sasensibilité, qui prouvent que son àme connaissaittoutes les douleurs humaines,etque.sidiscrètequ illa voulut, elle résonnait sous chacune d’elles, dèsque ses sanglots nepouvaientétre entendus que d’unami, je me demande ce qui a pu donnera M. Sainte-Beuve, la malheureuse assurance de nier le cœurde cet honnête homme et de ce grand écrivain.
On a dit: « Les pensées de Chamfort sont d’unmisanthrope ! «Mais toutestes pensées sérieuses sontd’un misanthrope, à ce compte. Voir clair, être unobservateur profond,et être gai et écrire en rose, cela