288 JOURNAL ü’uN OFFICIER D'ORDONNANCE.
donnent, et vont plus loin charger un blessé qui peut-être tout à l’heure, à son tour, sera cadavre. Ne pascroire que les gardes nationaux chargés de cettelugubre besogne aient des mines attristées. En unrien de temps ils s’y habituent, et, au milieu desmorts et des blessés, ils causent, ils plaisantent, ilsrient. Là sont encore, circulant dans ce fouillis indes-criptible et sanglant, quelques vaillantes Parisiennesappartenant à toutes les conditions sociales, et quel-ques-unes aux plus hautes. Toutes sontvêtues de noir,avec le tablier blanc et le brassard de Genève. Ellesont apporté ou fait apporter avec elles des petitsfourneaux de campagne, pareils à ceux qui servent lematin aux Halles aux marchandes de café noir, de«petit noir », comme on dit. La plupart tète nue,manches relevées, elles vont, viennent, actives, douces,dévouées, tendres et belles comme des anges consola-teurs, portant à deux mains des tasses de bouillonchaud, de chocolat fumant. C’était un spectacle àfendre l’âme. Dix degrés de froid!
Oh! femmes, pauvres femmes! chères femmes!vous méritiez mieux des hommes. S’ils avaient dé-pensé en courage la moitié de ce que vous avezdépensé en dévouement, s’ils eussent versé de leursang la moitié de ce que vous avez versé de vos larmes,je jure que nous nous en serions tous tirés.
Je galope toujours. Un peu plus loin, la route estencombrée de soldats, je suis forcé de ralentir macourse de peur d’en écraser quelques-uns. Je descendsle talus de droite; au bas, je trouve un brancard