L’EDUCATION.
nées et demie plus tôt, le vieux Kreml de Moscou avait ététémoin d’un étrange spectacle : venues des provinces les plusreculées, tirées des milieux les plus divers, noblesse et peuple,châteaux, chaumières et monastères même, des jeunes filles,plusieurs douzaines, choisies parmi les plus belles qu’on puttrouver, avaient pénétré dans le palais du Tsar au jour fixépar lui; là, réparties au hasard et à l’étroit dans six piècesaffectées à leur usage, elles avaient vécu la vie coutumière desfemmes moscovites de leur temps, vie cloîtrée des femmesd’Orient, vie oisive et monotone, à peine distraite par quel-ques travaux manuels, à peine égayée par quelques chan-sons; elles avaient rêvé, langui, soupiré, bâillé au récit res-sassé de légendes merveilleuses et saugrenues; puis, le soirvenu, oh! alors, elles avaient vite oublié les longues heuresd’ennui, d’écœurement et d’attente impatiente, et bondi,l’âme en éveil, et frissonné toutes, dans la brusque secoussed’une prodigieuse aventure, dans la fièvre chaque fois renou-velée de quelques minutes d’effarement délicieux, d’angoisseet d’espoir. Sur le seuil donnant accès à l’appartement com-mun, converti en dortoir à la nuit tombante, des hommesavaient paru; deux d’entre eux s’étaient avancés le long descouchettes étroites occupées par les belles dormeuses, les exa-minant à loisir, échangeant des regards et des gestes significa-tifs; et l’un de ces hommes était le tsar Alexis Mihaïlovitch,oui, le Tsar en personne, accompagné de son médecin etcherchant, parmi ces inconnues, l’épouse de son choix, « lafemme propre à la joie du souverain » , selon la formule con-sacrée, celle dont, fût-elle fille du dernier de ses serfs, ilferait le lendemain une grande-duchesse d’abord, puis laTsarine de toutes les Russies.
Coutume vieille de deux siècles déjà, empruntée à Byzancepar une inspiration de haute politique, un peu par nécessitéaussi. Ivan Vassilévitch (le Grand, 1435-1505) s’était vaine-ment mis en quête d’une femme à choisir pour son fils parmiles princesses étrangères. Chez le roi de Danemark, chez lemargrave de Brandebourg, il avait essuyé des refus humi-