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L’OEUVRE.
ce souverain royalement débauché lui plaît et lui impose.Facilement il lui accordera du génie par-dessus le marché, etinclinera à lier sa fortune à la sienne. Au bout de quatre jourspassés à banqueter sans interruption, ils ont partagé les dé-pouilles de la Suède et fait échange, en attendant, d’armes etde vêtements. Le Tsar paraîtra, quelques semaines plus tard, àMoscou, portant sur ses épaules la veste et à son côté l’épée duroi de Pologne (1). On ne s’est pourtant arrêté encore à aucunplan déterminé d’alliance et de campagne ; les deux amis et alliésfuturs sont pour le moment trop occupés chez eux pour com-mencer de courir des aventures au dehors. Ses Polonais ingou-vernables donnent de la tablature à Auguste, qui n’en a pas finiavec les partisans du prince de Conti, et Pierre a des têtes à cou-per : les Slreltsy ont choisi ce moment pour se révolter.
L’appel aux armes décisif ne viendra ni de l’un ni de l’autre;ni l’un ni l’autre n’aura le mérite de donner corps à la tripleet quadruple coalition qui, à deux ans de là, dressera devantl’épée de Charles XII son appareil formidable. Ceci seral’œuvre d’un Suédois, d’un sujet de la Suède tout au moins.L’entrevue de Rawa a eu lieu en août ; en octobre IG98, JeanReinhold Patkul entre en scène. Né vers 1660 en prison (à lasuite de la livraison de Wolmar aux Polonais, son père étaitarrêté h cette époque avec sa mère et incarcéré à Stockholmsous l’inculpation de haute trahison), ce gentilhomme livoniensemble marqué dès le berceau pour une tragique destinée.Esprit hardi et ambitieux, nature ardente et passionnée, il a,du reste, tous les traits d’un héros de drame. Une rivalitéd’amour l’a mis de bonne heure aux prises avec le gouverneursuédois de sa province, Helmersen. Peu de temps après, sarancune personnelle y aidant sans doute, il s’est fait le cham-pion de l’aristocratie livonienne contre les entreprises deCharles XI. U est de ceux qui habillent leurs passions et sa fontillusion sur la sincérité du déguisement. Poursuivi et condamnéà mort par contumace en 1696, il a cherché un refuge en
(1) Ol'STHIALOF, t. II], p. 622.