DE NARVA A POLTAVA.
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Michel Féodorovitch, aux prises avec Gustave-Adolphe, a défi-nitivement abandonné le rivage de la mer pour garder Nov-gorod. Mais l’espoir de regagner le terrain perdu est resté sivivace dans le cœur des siens, que sous le règne d’Alexis, aprèsune tentative infructueuse du côté de la Livonie, le boïarOrdine-Nachtchokine s’est occupé, à Kokenhausen sur laDvina, de construire un certain nombre de bâtiments deguerre destinés à la conquête de Riga (1). De ces précédentshistoriques Pierre aura un sentiment confus, mais puissant. Ille prouve par la direction qu’il fait prendre à ses armées, aprèsavoir jeté le gant à la Suède. II s’égarera ensuite en route,cédera à des entraînements irréfléchis, mais reviendra toujoursau but indiqué par la tradition : l’accès à la mer, un port surla Baltique, une fenêtre ouverte sur l’Europe.
Son entrevue à Rawa avec Auguste II fixe définitivementl’aimant dans sa boussole un moment désorientée. Les pactaconventa signés par le roi de Pologne à son avènement autrône l’obligent, lui aussi, à revendiquer contre la Suède desterritoires ayant anciennement appartenu à la République. Onest à peu près sûr d’avoir le Danemark avec soi : le traité deRoeskilde (1658) imposé à Frédéric III pèse à ses successeurs,et le Holstein, proie offerte aux convoitises après la mort deChristian-Albert (1694), menace, depuis ce temps, de mettreaux prises les voisins. Le Brandebourg s’annonce aussi commeun allié probable ; en s’unissant avec la France de Louis XIYet de madame de Maintenon, la Suède a bien abandonné, auprofit de la Prusse, son rôle historique en Allemagne ; maiselle y a conservé pied ; elle y demeure une rivale, et à Iioenigs-berg déjà l’Électeur s’est offert. Personnellement, d’ailleurs,Auguste exerce sur Pierre une séduction, qui prouverait à elleseule ce que l’apprenti charpentier a conservé encore de naï-veté; d’inexpérience et de légèreté puérile dans son esprit àpeine dégrossi. Grand, beau, fort, adroit à tous les exercicesdu corps, chasseur, buveur et coureur de cotillons infatigable,
(i) Viessiélago, Précis d’une histoire de la flotte russe, t. I, p. 7.
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