L’APOGÉE. — EN FRANCE.
413
goûté la chasse à courre ; mais il a soupe si bien qu’au retourle duc d’Antin a jugé à propos de lui fausser compagnie enmontant dans un autre carrosse. Il n’a pas eu tort, car, raconteSaint-Simon, le Tsar laissa voir dans le sien qu’il avait tropbu et trop mangé. A Petit-Bourg, où il s’est arrêté pour lanuit, on a fait venir deux femmes du village pour le nettoyer.
Se ressentant de ces incidents, sans doute exagérés par lachronique, l’impression générale au départ du Souverain resteincertaine, mais plutôt défavorable. « Je me souviens », écriraVoltaire dans une de ses lettres, « d’avoir entendu dire au« cardinal Dubois que le Tsar n’était qu’un extravagant, né« pour être un contremaître d’un vaisseau hollandais (I). »C’est à peu près l’opinion formulée par Burnet vingt ans aupa-ravant, pendant le séjour du grand homme à Londres. Siferme habituellement dans ses partis pris de blâme ou delouange, Saint-Simon lui-méme se montre hésitant. L’auteurdes Mémoires contredit celui des Additions au Journal de Dan-geau. Plus spontanée, la note des Mémoires paraît aussi plussincère et ne tourne pas à l’éloge, et même dans les Addi-tions, où l’apprêt et la convention se laissent sentir, « les orgies« indécentes » sont rappelées, et signalée aussi « une forte em-« preinte d’ancienne barbarie (2) » .
En prenant congé du Roi, Pierre n’accepte de sa part quedeux magnifiques tentures des Gobelins. Il refuse, pour uneraison d’étiquette encore, « une belle épée de diamants ». Etil dément, d’une façon imprévue, les habitudes parcimo-nieuses qui ont beaucoup contribué à indisposer à son égardl’opinion de la capitale. Je lis dansMne lettre de Sergent : « Leii Tsar, à qui on a reproché pendant son séjour ici son peu de« générosité, en a donné des marques éclatantes le jour deii son départ; il a donné 50,000 livres pour distribuer aux« officiers de la bouche qui l’ont servi depuis qu’il est entré« en France ; 30,000 livres pour sa garde ; 30,000 livres pour« distribuer dans les manufactures et usines royales qu’il a
(1) À Cbauvelin, 3 octobre 1760. Corresp. gén. } t. XII, p. 123.
(2) Dangeau, t. XVII, p. 81.