REFORME MORALE.
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Pierre exécuté par ce dernier n’est pas un chef-d’œuvre. L’es-pace parcouru par le grand initiateur et par son peuple à sasuite ne saurait être évalué ainsi. Il faut en chercher la mesuredans des phénomènes d’ordre plus intime,dans le mouvementgénéral des esprits et des consciences déterminé par la ré-forme, dans la modification des idées et des sentiments qui ena été la conséquence. Et s’il est besoin absolument de docu-ments précis, en voici deux, placés aux deux extrémités durègne, comme des bornes-repères : le testament de Possochkofau début, celui de Tatichtchef à la fin, adressés, l’un et l’autre,moins aux héritiers directs des testateurs qu’à leur postéritéintellectuelle. Possochkof est un admirateur enthousiaste duRéformateur et de son œuvre ; son homme absolument aupoint de vue des idées et des principes d’ordre gouvernementalet administratif; mais, en ce qui concerne la religion de lascience, il demeure encerclé dans la vie monastique du quin-zième siècle. Tatichtchef vient après lui, et le cercle paraîtrompu. Le Russe moderne est né, tendant l’oreille au ventqui souffle des horizons lointains, ne redoutant pas les cou-rants du large, trop enclin plutôt à s’y précipiter, hommede tous les progrès et même de toutes les audaces, un peuAméricain par là et excentrique. Et c’est l’œuvre de Pierre leGrand.
Détourner les esprits des intérêts religieux en les intéres-sant aux choses profanes, humaines, a été une grande affaire.Chose singulière, mais s’expliquant par les circonstances, lecollaborateur qui a le plus fait après Pierre pour cette évolu-tion a été un prêtre : Féofan Prokopovitch. Il n’a parlé quedans l’enceinte des églises; il n’a guère écrit que sur des sujetsde théologie ou de discipline ecclésiastique, mais il lui estarrivé de mettre des pamphlets politiques dans ses sermons etdes satires dans ses règlements spirituels. Il a laïcisé jusqu’ausacerdoce ! Simplement parce que le mouvement créé autourde lui, en quête d’une élite à laquelle il pût se communi-quer, est allé, faute de mieux, chercher ce prêtre dans sontemple et l’a poussé au dehors. Ce brusque ouragan d’idées
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