PROCÈS ET MORT DE MARIE STUART
IOI
quoyqu’Elle feignît d’être extrêmement touche'e de la mort de saCousine; et en effet, Elle sentoit quelquefois des remords deconscience, et avoit des songes horribles, qui la faisoient crier lanuit et e'veiller ses femmes de chambre avec frayeur.
Tant qu’il y aura des véritez, des vertus et des hommes sur laterre, cette playe saignera; tant qu’il y aura des yeux et deslarmes dans ce lieu de misères, on les fera distiller sur cesRoyales cendres, et la piété des vivans ne se lassera jamaisd’e'pandre à pleines mains des lis, des oeillets et des roses sursa tombe. Marie, que le Ciel absout, intente un procès e'ternelcontre Elizabeth; Elle sera promene'e par autant de Tribunauxqu’il y a d’esprits raisonnables, et sera toujours condamnée sansfinir sa misère, pour n’avoir fait aucune fin à son injustice.
Il semble que Dieu luy a voulu donner expressément unelongue vie, comme à Caïn, à Hérode, à Tibère et à tant d’autrestyrans, pour combler ses iniquitez, pour posse'der un sceptresanglant parmy les soupçons, les frayeurs, les de'fiances, et voirson Enfer toute vivante, lorsque, tombant enfin dans une vieil-lesse impuissante, et méprisée des siens mêmes, Elle se plaignoitsouvent que tout le monde l’abandonnoit, et qu’Elle n’avoit per-sonne à qui Elle se pût fier.
Le Ciel a fait se'cher sa racine sur terre, l’a fait mourir sansenfans, et a mis sur son Trône le sang de Marie, qui a tenu laCouronne d’Angleterre et d’Écosse.
Grand Dieu, s’il est permis d’entrer dans ces mystères etsecrets que vous cachez à nos yeux, n’est-ce pas de ce sang quel’on verra sortir quelque jour un fleuron le plus illustre de toutela postérité, qui fera naître un siècle d’or entre ses mains, quifera triompher l’ancienne piété, et la portera sur ses épaulesRoyales jusques dans le Trône de gloire, qui rendra des honneursdivins aux cendres de sa mère, et fera croître sur sa tombe descvprez qui porteront jusqu’aux étoiles ce beau nom, qu’ils aurontgravé sur leurs feuilles?
Elizabeth ne sera plus alors qu’un phantôme d’horreur, et sespernicieux Conseillers paraîtront autour d’Elle, comme les pluspâles ombres de l’Enfer.
La Bretagne s’éveillera de cette longue léthargie, et regarderaavec vénération celle qu’elle a déshonorée avec tant de fureur.
Incomparable Marie, ne disons plus que la Providence a étémarâtre pour vous, et qu’elle vous a traitée avec trop de rigueur