140
LES DESSOUS DE L'HISTOIRE
» en mon extresmite', pendant que j’auray le soing de mon âme ».Ayant les yeux bandez, se sont approchez ung ministre et l’exé-cuteur de justice, vestu d’ung habit de velours noir. Le ministrecommença de la voulloir consoler, luy disant : « Madame, il ne» fault plus penser aulx choses de ce monde, mais à Dieu seul ».Soudain, la dicte Dame demanda à l’une de ses damoiselles :« Dictes-moy, n’est-ce pas ung ministre qui me parle? Ne me le» ce'lez poinct ». L’une luy respondit : « Ouy, Madame ». Elledict lors : « He'las! mon Dieu, il me souvient que on m’auroit» dict que nous serions traictez et assailliz des ennemiz de nos» âmes à l’heure mesme de la mort! » Et sur cela, prononça ceque disoit le prophète David èz pseaulmes vi e et xvn e : « Retirez-» vous de moy, vous tous qui faictes inicquité, car mon Dieu a» ouy la voix de mon ge'missement et a reçeu mon oraison. Mon» Dieu, ne me deslaissez poinct et ne vous retirez pas loing de» moy. Entendez à mon ayde, mon Dieu, qui estes auteur de» mon sallut ».
Ceulx qui estoient là présens s’esmerveilloient de veoir lagrande beaulté et constance de ceste pauvre Princesse et de lapatience qu’Elle supportoit. L’exécuteur s’approcha pour faireson office, ce qu’il fit à la façon du pays, assez soudainement.Luy ayant tranché la teste, la print en sa main, disant à haultevoix : « Voilà la teste de Marie Stuart! » Puis, la remet près ducorps, qui fut incontinent couvert par les dictes damoiselles dedrap noir qui estoit envyron, et leur fut permis de le faireenlever et porter à la chambre où la dicte Royne d’Escosse avoitaccoustumé de coucher.
La pluspart du peuple, qui avoit entendu tout ce que la dicteDame avoit desclaré à sa mort, la révère comme innocente detout ce que on luy avoit imposé et chargé, et sy la dicte exécutionse feust faicte en public, l’on a oppinion qu’il y eust eu de larumeur bien grande, et que la dicte Dame eust esté secourue etdellivrée de cest injuste jugement.
La nouvelle de ceste exécution estant venue à Londres, furentsonnées les cloches vingt-quatre heures durant, et sur le soirfurent faicts feux de joye par les rues de la ville, et en chacuncoing et carrefour d’icelle, en signe de réjouissance pour pré-diction du malheur advenu en ce Royaulme.
La dicte Dame Royne d’Escosse dict ce que dessus en langageanglois, qui a esté mis et translaté en françois.