HISTOIRE DES AMOURS DE HENRY QUATRIESME
i63
auprès du Roy, ce qu’il luy témoigna, comme je le diray en sonlieu. Ce grand Prince, allant partout establir son authorite', vintenfin en la ville de Mante, où toutes les Dames de la provinces’estoient retirées et faisoient une espèce de Cour. Il prit très-grand plaisir à voir cette belle compagnie de Dames, et particu-lièrement celles de qualité', dont il avoit connu les maris et lesfrères, qui avoient mesme esté à son service. Les autres, il lesavoit connues à la Cour des Roys ses prédécesseurs et à la sienne,n’estant que Prince de la Couronne. Il les traita toutes avec unegrande civilité et reçeut aussy de leur part le respect qui luyestoit deu.
Un peu avant son arrivée à Mante, le duc de Bellegarde (i),qui avoit esté favory du feu Roy et dont celui-cy faisoit grandcas, luy avoit parlé de la beauté d’une fille dont il estoit extrê-mement amoureux, et comme elle estoit admirablement belle, ilne se pouvoit empescher de la loüer. Elle n’estoit point à cetteheure-là à Mante, et il fit naistre au Roy la curiosité de la voir.Ses affaires, pourtant, ne le luy permirent pas pour cette fois;mais bientost après, comme il partit pour Senlis, où il trouva labelle abbesse de Montmartre, il se passa l’envie qu’il avoit euede voir Mademoiselle d’Estre'es (2). Tel estoit le nom de la mais-tresse du duc de Bellegarde. Il fit à Senlis toutes les galanteriesdont le temps luy donna le loisir, pour plaire à celle qu’il voyoit,et en estant party, après beaucoup d’autres voyages, il revint àMante, où le duc de Bellegarde luy ayant demandé congé pouraller voir sa maistresse, le Roy voulut estre de la partie. Cepauvre amant fut à ce coup l’ouvrier de son malheur, puisqu’ilperdit par cette venue la liberté de voir sa maistresse et hazardal’amitié de son Maistre et le bonheur de sa fortune. En vérité,nous avons plus à nous garder de nous-mesmes que de tous lesautres. Il avoit fait un long séjour à Mante quelque temps aupa-ravant, où il avoit esté extrêmement malade. Les Dames, qui yestoient, luy avoient rendu toutes les assistances et toutes lescivilitez qu’elles avoient peu, et entre elles Madame de Humières,
(1) Roger de Saint-Larry, duc de Bellegarde, grand écuyer de France, lieutenantpour le Dauphin en Bourgogne, surintendant des Mines.
(2) Gabrielle d’Estrées, fille de Jean-Antoine d’Estrées et de Françoise Babou de laBourdaisière. Elle porta successivement les noms de la Belle Gabrielle, de M rae de Lian-court, de marquise de Monceaux et de duchesse de Beaufort.