1880-1713
— 550
meura, pendant de longs siècles, le seul asiledes libertés mourantes ; le peuple fut sans haineparce qu’il était sans blessures.
Cette attitude des Savoyens est d’autant plusremarquable qu’en 1713 trois mortelles théo-ries, fortifiées et comme aggravées par l’idéemaîtresse du règne de Louis XIV, le caprice duprince , pesaient sur l’Europe catholique. L’an-glais Hobbes, le hollandais Spinosa, l’espa-gnol Molinos supprimaient tout ce qu’il y avaitdans l’humanité de spontané, de délicat et defier. En face de cette contagion de l’anéantisse-ment, on comprend mieux la profondeur de lacasuistique, indulgente pour les fautes person-nelles qui ne blessent que l’individu, impitoya-ble pour les doctrines, car elles peuvent empoi-sonner un siècle. L’excès du mal, la tensionmaladive de l’esprit, la nerveuse irritation del’âme ont conduit la société jusqu’au bord del’abîme ; une subite réaction la rejette en ar-rière; c’est l’explosion du XVIII e siècle, avecses philosophes, son ironie, sa verve enragée,son sensualisme provocateur.
Ce qui surprend aussi, c’est de voir le peuplede Savoie, battu par les invasions d’hommescomme les côtes de Bretagne par les vaguesfurieuses de l’Océan, résister comme elles, sur-vivre aux vicissitudes de la fortune des prin-ces , reparaître avec une force de plus lorsquele flot a passé, vaincre les sollicitations del’intérêt comme les emportements de la pas-sion, écarter les politiques avec les réformateurs,ne céder ni aux séductions ni à la terreur, etne pas plus admettre l’hérésie que le mysti-cisme ou la licence. Ne possède pas qui veutce caractère soutenu de patience et de virilité.