QUADRUMANES. ||
naturc des alimeiits qu’on lui presentait ct qu’il ne connaissait pas; et il paraissait consulter ce sensavee beaucoup de soin. II mangeait presque indistinctement des fruits, des legumcs, des oeufs, dulait, de la viande; il aimait beaucoup le pain, le cafe ct los oranges; et une fois il vida, sans etrcplus tard incommode, un encrier qui tomba sous sa main. Il ne mettait aucun ordre dans ses repas,et pouvait inanger A toute heure comme les enfants. Sa vue etait fort bonne, ainsi que son ou'ie;mais ces sens ne nous ont d’ailleurs rien offert de remarquable. On a eu la curiosite de voir quelleImpression notre musique ferait sur cet animal, et, comme on aurait dü s’y attendre, eile ne lui ena fait aucune; eile n’est meme pour nous qu’un besoin artificiel; jamais eile ne fait sur les sauvagesd’autre effet que celui du bruit.
Pour se defendre, notre orang-outang mordait, et frappait de la main; mais ce n’etait qu’enversles enfants qu’il montrait quelque mechancete, et c’etait toujours par impatience plutöl que par eo-lere. En general, il ötait doux et affectueux, et il eprouvait un besoin de vivre en societe. 11 aimaita etre caresse, donnait de veritables baisers, et paraissait trouver un plaisir fort grand A teter lesdoigts des personnes qui l’approchaient; mais il ne tetait point les siens. Son cri etait guttural etaigu; il ne le faisait entendre que lorsqu’il dösirait vivement quelque chose. Alors tous ses signesetaient tres-expressifs : il secouait sa töte en avant pour montrer sa desapprobation, boudait lors-qu’on ne lui obeissait pas, et quand il etait en colere, il criait trös-fort en se roulant par terre; alorsson cou se gonflait singulierement.
Cet orang-outang arriva ä Paris dans le commencement du mois de mars 1808. M. Decaen, ofii-cier de marine, et fröre de M. Decaen, eapitaine-general des lies de France et de Bourbon, l’avaitramene de l’Ue-dc-France, ct en avait fait hommage A madame Bonaparte, dont le goüt eclaire pouvl’bistoire naturelle fut si favorable aux progres de cette Science.
Lorsqu’il arriva de Borneo A l’Ile-de-France , on assure qu'il n’avait que trois mois, son sejourdans cette ile fut de trois mois; le vaisseau qui l’apporta en Europe mit trois mois A sa traversee;il fut debarque en Espagne, et son voyage jusqu’A Paris dura deux mois : d’oü il resulte qu’A la fmde l’hiver de 1808, il etait Age de dix A onze mois. Les fatigues d’un si long voyage de mer, maissurtout le froid que cet animal eprouva en traversanl les Pyrenees dans la saison des neiges, mirentsavie A toute extremite, et, en arrivant A Paris , il avait plusieurs doigts geles, et il etait, atteint d’unelievre bectique tres-prononcee. Malgre les soins les plus constants, on ne put le retablir, etil mou-rut apres avoir langui pendant cinq mois.
Cet animal, bien different de ceux dont on a fait l’bistoire, n’avait ete soumis A aucune educationparticuliere, et n’avait repu d’autres influences que celles des circonstances au milieu desquelles ilavait vecu; il ne devait rien A l’habitude; toutes ses actions etaient independantes et les simples cf-l'ets de sa volonte, ou du moins de sa nature; et ce sont ces actions qui vont nous occuper.
La nature n’a donne aux orangs-outangs qu'assez peu de moyens de defense. Apres l’hommc,c’est peut-etre l’animal qui trouve, dans son Organisation, les plus faibles ressourees contre les dan-gers : mais il a de plus que nous une extreme faeilite A grimper aux arbres, et A fuir ainsi les enne-mis qu’il ne peut combattre. Ces seules considerations sufliraient pour faire presumer que la naturea doue l’orang-outang de beaucoup de circonspection. En effet, la prudence de cet animal s’estmontree dans toutes ses actions, et principalement dans celles qui avaient pour but de le soustraireA quelques dangers. Cependant, sa vie paisible et douce tant qu’il a ete sous mes ycux, et l’impos-sibilite de le soumettre A des experiences rigoureuses dans l’etat de faiblesse oü il etait, m’ont em-peebe de multiplier en ce genre mes observations; mais, aide de celles qui ont etö faites parM. Decaen, pendant la traversee de l’Ile-de-France en Europe , nous parviendrons A prendre une ideeassez exacte de ses facultes intellectuelles.
Pendant les premiers jours de son embarquement, cet orang-outang montrait beaucoup de de-fiance en ses propres moyens, ou plutöt, ne pouvant apprecier la cause du roulis, il s’en exageraitles dangers. Il ne marchait jamais sans tenir fortement en ses mains plusieurs cordes, ou quelqueautre chose attachee au vaisseau; il refusa constamment de monter aux mAts , quelque encouragementqu’il recüt des personnes de l’equipagc; et il ne fut pousse a le faire que par la force d’un Senti-ment ou d’un besoin que la nature semble avoir porte dans cette espeee A un trös-haut degre dedeveloppement : celui de l’affection. Notre animal en ressentait constamment les effets; et il doitsürement conduire les orangs A vivre en societe, et A se defendre mutuellement quand quelque dan-