QUADRUMANES. 43
caen fut obligö d’aller ä terre, et un autre officier du vaisseau le remplaf.a ä table; l’orang-outang,comme ä son ordinaire, entra dans la cliambre, et vint se placer sur Ie dos de la chaise sur la-quelle il croyait que son maitre etait assis; mais, aussitöt qu’il s’apergut de sa meprise et de l’ab-sence de M. Decaen, il refusa toute nourriture, se jeta ä tcrrc, et poussa des cris de douleur en sefrappant la tete. Je l’ai vu tres-souvent temoigner ainsi son impatience des qu’on lui refusait quelqucebose qu’il desirait vivement et qu’il avait sollicite. Cet orang-outang aurait-il ete conduit A agirainsi par une Sorte de caleul? On serait tente de le croire; car, dans sa colcre, il relevait la tete detemps en temps et suspendait ses cris pour regarder les personnes qui etaient pres de lui, et voirs il avait produit quelque cffet sur dies, et si dies se disposaient A lui ceder; lorsqu’il croyait nei'ien apercevoir de favorable dans les regards ou dans les gestcs, il recommen?ait ä cricr.
Ce besoin d'affection portait ordinairement notre orang-outang A rechercher les personnes qu’ilconnaissait, et A fuir la solitude, qui paraissait bcaucoup lui deplaire; et il le poussa un jour A em-ployer encore son intelligence d’une maniere tres-remarquable. On le tenait dans une piece voisinedu salon 0(1 l’on se rassemblait habituellement; plusieurs fois, il avait monte sur une chaise pourouvrir la porte du salon; la place ordinaire de la chaise etait pres de cette porte, et la serrurese fermait avec un pene. Une fois, pour l’empecher d’entrer, on avait öte la chaise du voisinage dela porte; mais, A peine ccllc-ci füt-elle ferrnee, qu’on la vit s’ouvrir, et l’orang-outang descendre decette meme chaise qu’il avait apportce pour s’clever au niveau de la serrure. Il est certain quejamais on n’avait enscigne A cet animal A agir de la sorte, et il n’avait meme jamais vu le faire Apersonne. Tout ce qu’il avait pu apprendre par sa propre experience, c’est qu’en montant sur unechaise, il pouvait monter au niveau des choses qui etaient plus hautes que lui; et il avait pu voir,par les actions des autres, que les chaises etaient transportables d’un lieu dans une autre, et quela porte dont il est qucstion s’ouvrait en en poussant le pene; tout le reste de cette action venait delui. Les homntes, au reste, ne sont pas les seuls etres differents des orangs-outangs, auxquels ceux-cipeuvent s’altacher : notre animal avait pris pour deux petits chats une affection qui ne lui etait pastoujours agreable; il tenait ordinairement l’un ou l’autre sous son bras. et, d’autres fois, il se plaisaitA les placer sur sa tete; mais, comme dans ces divers mouvemcnts les chats eprouvaient souvent lacrainte de toniber, ils s’accrochaicnt avec leurs griffcs a la pcau de l’orang-outang, qui souffraitavec bcaucoup de palience la douleur qu’il en resscntait. Deux ou trois fois, A la verite, il examinaattentivement les pattes de ces petits animaux, et, apres avoir decouvert leurs ongles, il chercha Ales arracher, mais avec ses doigts seulemcnt; n’ayant pu le faire, il se resigna ä souffrir plutöt qu’äsacrifier le plaisir qu’il trouvait A jouer avec eux. L’inslinct semblait entrer pour quelque cliosedans le mouvement par lequel il portait ces petits chats sur sa tete. Si quelques papicrs legerslui tomhaient sous la rnain, il les elevait sur sa tete; s’d arrivait A une cheminee, il en prenait. lescendres ä poignee et s’cn couvrait la tete; il faisait de meme avec la terre, avec les os qu’il avaitronges, etc.
Nous avons dit que, pour manger, il prenait ses aliments avec ses mains ou avec ses levres; iln’etait pas fort habile ä manier nos inslruments de table; et, ä cet egard, il etait dans le cas dessauvages que l’on a voulu faire manger avec nos fourchettes et avec nos couteaux; mais il suppleaitpar son intelligence A sa maladressc : lorsque les aliments qui etaient sur son assiette ne se pla-caicnt pas aisement sur sa cuillcr, il la donnait A son voisin pour la faire rcmplir. 11 buvait tres-biendans un vcrre, en le tcnant cntre ses deux mains. Un jour, qu’apres avoir repose son verre sur latable, il vit qu’il n’etait pas d’aplomb et qu’il allait tomber, il plaf.a sa main du cöte ou ce verrepenchait, pour le soutenir. Le premier de ces faits, qui a souvent ete repAte ici, a ete vu de plusieurspersonnes, et le second m’a ete rapporte par M. Decaen.
Presque tous les animaux ont besoin de se garantir du froid, et il est bien vraisemblable que lesorangs-outangs sont dans ce cas, surtout dans la saison des pluies. J’ignore quels sont les moyensque ces animaux emploient dans leur etat de nature pour se preserver de l’intemp6rie des saisons.Notre animal avait ete habitue ä s’envclopper dans des couvertures, et il en avait presque un besoincontinuel. Dans le vaisseau il prenait, pour se couchcr, tout ce qui lui paraissait convenable; aussi,lorsqu’un matclot avait perdu quelques hardes, il etait presque toujours sür de les rctrouver dansle lit de l’orang-outang. Le soin que cet animal prenait ä se couvrir le mit dans le cas de nousdonner encore une tres-belie preuve de son intelligence. On meltait. tous les jours, sa couver-