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SIBÉRIE.
« La route, déjà exécrable en ville, suit un faubourg long- deplusieurs verstes, qui, débouchant dans la campagne, se conver-tit en une large avenue, couverte d’une boue noire et profonde,d’où nos chevaux, malgré leur ardeur, ne peuvent se dépêtrer.On l’évite, en prenant, sur les cotés, de petits chemins coupés,à chaque pas, de fondrières et de fossés pleins d’eau. Bientôttoutes ces routes s’entre-croisent; la plaine n’est plus qu’unmarais où il faut toute l’habileté du yemtsckik (chef de la poste)et la vigueur de nos quatre chevaux attelés de front pour pou-voir avancer. Dans certains endroits, la vase atteint une telleprofondeur que notre voiture s’enlizerait entièrement, si onn’avait pris la précaution de jeter, sur ce sol défoncé, des troncsd’arbres qui forment une sorte de plancher branlant. Lorsquenous nous engageons sur ces dangereuses passerelles, dislo-quées par un long usage, nous éprouvons une série de ressautset de contre-coups si violents qu’il me semble impossible depouvoir continuer dans de pareilles conditions. A chaqueinstant, je crois que notre équipage va être mis en pièces, etj’attends le choc suprême et définitif qui terminera mon sup-plice. A demi couchés sur les bagages mal assujettis, cram-ponnés énergiquement, les pieds arc-boutés contre le siège ducocher, tantôt nous sommes lancés en l’air, où nous pensonsnous briser la tête contre les ferrures de la capote, puis nousretombons brusquement d’une hauteur de plusieurs pieds,pour être projetés aussitôt sur les angles de notre affreuxvéhicule...
» J’admire notre yemtschik qui a fait des merveilles, certesil a bien gagné les 20 kopeks de pourboire que nous luidonnons pour sa peine. Mais que dire de nos chevaux? Ils man-quent d’élégance et ne sont pas beaux à voir, avec leurs longspoils que l’étrille n’a jamais touchés. Mais quels incomparablesanimaux pour sortir d’un mauvais pas et soutenir une alluretoujours rapide a travers tant d’obstacles ! Ils sont plus petitsque les chevaux anglais , mais bien plus durs à la peine. Leschevaux de Tomsk forment une race très estimée; de plus,
au fond de la voiture, de manière à former soit une banquette pour îe jour, soitun lit pour la nuit. On comble les vides avec de la paille, et on étend par-dessusle tout des peaux de mouton, des coussins et des couvertures. Sur le devant estpratiqué un siège grossier pour le cocher; à la rigueur, une autre personne peutprendre place à ses côtés. Une capote en cuir se relève et s’abaisse à volonté, etun large tablier protège la partie antérieure ; en cas de mauvais temps, d'épaisrideaux, glissant sur une tringle, établissent une fermeture complète.