déboursent de l’argent et fournissent des vivres au papricedes gouverneurs, quand passent le sultan, un pacha, uneambassade, un corps de troupe. Outre cela, quiconque a del’argent est exposé aux extorsions des gouverneurs, impu-dentes, sans excuses, sans prétextes, effrontément violentes.Avoir la réputation d’être aisé est un malheur. Celui qui aun petit pécule, l’enterre, dépense en cachette, simule la mi-sère et la faim. Personne n’accepte en payement un écu noircimême quand il est certain qu’il est bon, parce qu’il peut pa-raître avoir été tiré de la terre et attirer les soupçons deschercheurs de trésors. Quand un homme aisé meurt, ses pa-rents offrent un cadeau au gouverneur, pour éviter d’être dé-pouillés de l’héritage. On offre des cadeaux pour obtenirjustice, pour prévenir les persécutions, pour n’être pas ré-duit à mourir de faim.
» Et quand finalement ces hommes souffrent de la faim, etque le désespoir les aveugle, ils plient leurs tentes, empoi-gnent leurs fusil et lancent le cri de la révolte. Qu’arrive-t-il alors? Le sultan lâche trois mille démons à cheval, quisèment la mort dans le pays rebelle, coupent les têtes, s’em-parent des troupeaux, enlèvent les femmes, incendient lesmoissons, réduisent la terre à l’état de désert couvert decendres et de sang, et retournent annoncer au palais impérialque la révolte est domptée. Si l’insurrection s’étend et, dé-jouant les ruses par lesquelles le gouvernement tente d’endémembrer les forces, disperse les armées et reste maîtressedu champ de bataille, quel avantage en tire-t-elle, si ce n’estquelques courtes journées de liberté batailleuse qui coûte desmilliers de vies ? Ils éliront un autre sultan et provoquerontune guerre dynastique entre provinces et provinces, qui serasuivie d’un despotisme pire encore : c’est ce qui arrive de-puis dix siècles. » Edmondo de Amicis 1 ,
Le Maroc.
(Tour du Monde , l or semestre 1879, n°952.)