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vagues bleues où se mêlent les eaux de l’Atlantique et de laMéditerranée, on débarque sur le sable d’Afrique avant quela semelle des souliers ait pu secouer la poussière d’Europe .
».Pendant tout le trajet, je n’eus de regards que pour
cette côte marocaine où j’allais aborder. Les montagnesd’Afrique sont plus sévères, plus abruptes que celles qui do-minent le'détroit sur la rive espagnole. Je me rappelle encoreun mont isolé d’une indicible majesté, dont la haute cimese voit des deux extrémités du détroit : c’est la fameusemontagne qui portait autrefois le nom d’A bila ou montagnede Dieu . Cette respectable colonne d’Hercule s’appelle aujour-d’hui la montagne des Singes 1 .
».Le lendemain de mon arrivée à Tanger , je montai
à la Kasbah. La Kasbah est l’acropole de Tanger : elle estsituée sur une hauteur qui domine toute la ville. Dans sonenceinte se trouvent le palais du gouverneur, la prison, letribunal et la citadelle, armée de neuf pièces de canon depuis
longtemps hors d’usage. En sortant de la Kasbah, je
m’arrêtai à considérer le panorama de la ville qui se déployaità mes pieds. Ce coup d’œil est celui qu’offre toute cité arabe.Imaginez-vous un entassement confus de petites construc-tions de formes cubiques, blanches comme la neige, termi-nées par des terrasses quadrangulaires crépies à la chaux etpercées d’une ouverture carrée qui donne l’air et la lumière
1. Voici comment s’opère le débarquement d’un Européen à Tanger : « Du pont» du bâtiment, on commençait à apercevoir distinctement les blanches maisons» de Tanger , lorsqu’une dame espagnole s’écria, derrière moi, d’une voix effrayée :« Qu’est-ce que veulent ccs gens-là? » Je regardai du côté qu’elle désignait, et je» vis derrière les barques qui s’approchaient pour recueillir les passagers, une» nuée d’Arabes déguenillés, à demi nus, debout dans l’eau jusqu’à mi-cuisse, et» s’avançant vers le bâtiment avec des gestes de possédés, semblables à une» troupe*de pirates qui diraient : « Voilà notre proie! » Ne sachant qui ils étaient» ni ce qu’ils voulaient, je descendis un peu inquiet dans un canot avec d’autres» voyageurs. Quand nous fumes à une vingtaino de pas de la rive, toute celte» horde, couleur de terre cuite, s’élança sur les embarcations, mit la main sur» nous, et commença à vociférer en arabe et en espagnol , jusqu’à ce que nous» eussions compris que, les eaux ôtant trop basses pour approcher, il nous fallait*> achever la traversée sur leurs épaules. Cette nouvelle dissipa notre appréhension» d’être dévalisés, mais éveilla la crainte d’être envahis par la vermine. Les dames» furent portées comme en triomphe sur des chaises; quant à moi, je fis mon>» entrée en Afrique à califourchon sur un vieux mulâtre, le menton sur son>» crâne et le bout des pieds dans la mer. » (E. de Amicis, Tour du Monde ,l or som. 1S69.)