» Au fond de la cour, sur un vieux fauteuil en bois sculptédu style de la Renaissance , stalle vermoulue de quelque égliseitalienne pillée jadis par les corsaires de Barberousse, trônela maîtresse de la maison, puissante Soudanienne au teintde cirage verni, aux formes éléphantoïdes. Un foulard desoie lamé d’or flotte sur ses cheveux crépus. De larges man-ches en gaze claire, un corsage de la nuance des pommesacides ou des coquelicots, et une espèce de pallium en mous-seline brodée complètent son costume. Les bras nus ainsique les mains, mais à tous les doigts des écus de six livreset des bouchons de carafe pour bagues.
» A ses côtés, sur des fauteuils moins hauts siègent lesdames invitées. Autant d’échantillons de races éthiopiques.Leurs vêtements, pour la coupe et pour les nuances, sem-blent rivaliser d’étrangeté et d’éclat avec celui de l’amphi-Iryonne. Tous les tons du spectre solaire, les plus douxcomme les plus violents, le lilas avec l’écarlate, le rose au-près de l’indigo, s’y contrarient, s’y lient, s’y heurtent, s’ymarient avec tant de souplesse et d’audace à la fois qu’il enrésulte comme une discordance harmonieuse à laquelle l’œil,effarouché d’abord, finit par s’habituer et se plaire. Des col-liers de verre, des bracelets d’étain, des couronnes de fleursbrochent sur le tout. Vos regards rencontrent bientôt, enexaminant les autres détails de la scène, une chambre dontla porte ouverte laisse entrevoir des poules, des moutons,des chèvres, un jeune taureau. Les jolies bêtes gloussent,bêlent, broutent, ruminent avec un air de sécurité complèteet, parfois même, franchissant le seuil de leur réduit, ellesviennent se mêler au public qui les caresse. C’est la provi-sion de victimes.
» Cependant la maîtresse de la maison, ajoutant la difior-^ mité d’un sourire à la laideur de sa majesté, descend solen-nellement de son trône. Elle prend par la main ses plusproches voisines et fait un léger signe aux autres. Toutesalors se lèvent, la suivent au milieu de la cour, et s’y ran-geant, se mettent à marcher avec les piétinements, les ba-lancements, les déhanchements et les minauderies qui carac-