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avec un regret inconsolable la mer qui n’est plus à lui.
» Entre ces deux villes si distinctes, il n’y a d’autres bar-rières, après tant d’années, que ce qui subsiste entre les racesde défiance et d’antipathies : cela suffit pour les séparer. Ellesse touchent, elles se tiennent dans le plus étroit voisinage,sans pour cela se confondre ni correspondre autrement quepar ce qu’elles ont de pire, la boue de leurs ruisseaux et leursvices. En bas, le peuple algérien est chez nous; en haut,nous pouvons croire encore, à l’heure qu’il est, que noussommes chez les Algériens . Ici, on parle toutes les languesde l’Europe ; là, on ne parle que la langue insociable del’Orient. De l’une à l’autre, et comme à moitié chemin desdeux villes, circule un idiome international et barbare, appeléde ce nom de sabir, qui lui-même est figuratif et veut dire« comprendre. » Se comprend-on? se comprendra-t-onjamais? Je ne le crois pas.
» . Au fond, les Arabes , nos voisins du moins, ceux
que nous appelons les nôtres, demandent peu de chose ; parmalheur, ce peu de chose, nous ne saurions le leur accorder.Ils demandent l’intégrité et la tranquillité de leur dernierasile, où qu’il soit, et si petit qu’il soit, dans les villes commedans les campagnes, même à la condition d’en payer le loyer,comme ils ont fait depuis trois siècles, et tant bien que mal,entre les mains des Turcs, qui ne nous valaient pas commepropriétaires. Ils voudraient n’être pas gênés, coudoyés, sur-veillés, vivre à leur guise, se conduire à leur fantaisie, faireen tout ce que faisaient leurs pères, posséder sans qu’oncadastre leurs terres, bâtir sans qu’on aligne leurs rues,voyager sans qu’on observe leurs démarches, naître sansqu’on les enregistre, grandir sans qu’on les vaccine, et mourirsans formalités. Comme indemnité de ce que la civilisationleur a pris, ils revendiquent le droit d’être nus, d’être indi-gents, de mendier aux portes, de coucher à la belle étoile,de déserter les marchés, de laisser les champs en friche, demépriser le sol dont on les a dépossédés, et de fuir une terrequi ne les a pas protégés. Ceux qui possèdent cachent et thé-saurisent; ceux qui n’ont plus rien se réfugient dans leur
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