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LECTURES ET ANALYSES DE GÉOGRAPHIE.
» Unjourquele colonel racontait ces divers incidents que je vousraconte à mon tour, je lui demandai ce qu’il avait fait du corpsdu vieux chef Naba, qui me semblait une façon de héros, quoi-que un peu voleur, et s’il lui avait rendu les honneurs militaires.Le colonel devint pensif et fit un aveu qui lui coûtait. Dieu megarde de rien dire de désagréable à nos chers et illustres con-frères de l’Académie des sciences ! Mais ils reconnaîtront eux-mèmes que la curiosité des savants ne respecte rien. Un docteurintrépide, attaché à l’expédition du Soudan , eut la bonne fortunede découvrir le cadavre de Naba. Sa tète lui parut si remarquable,si intéressante, qu’il conçut aussitôt le projet d’en faire hommageà la Société d’anthropologie de Paris. Il la coupa clandestinement,la prépara, l’errveloppa de serviettes, l’enfouit au fond d’unpanier couvert. Comme il tenait beaucoup à ce qu’on ne sût pasce qu’il y avait dans son panier, il imagina d’en confier la gardeà un prisonnier aveugle, à qui il n’avait pas besoin de recom-mander la discrétion. Par malheur, cet aveugle y voyait assezpour se conduire. Ne doutant pas que le mystérieux panier necontînt un trésor, il profita de la première occasion pour déguerpiravec son butin. On ne l’a plus revu ; personne ne saura jamaisce qu’ont bien pu devenir et la tète du vieux chef Naba et le fauxaveugle qui la portait. Dans cette histoire, je vois une tète coupéeet deux hommes volés; c’est ce qui en fait la moralité.
» Après avoir donné tous ses soins à ses blessés, dont las unsfurent transportés à dos de mulet, les autres dans des litières, lecolonel mobilisa trois petites colonnes pour parcourir tout le paysenvironnant et recevoir la soumission des villages. Les officiersne rencontrèrent nulle part de résistance. Le colonel, que rien neretenait plus dans le Bélédougou , se disposa à poursuivre samarche sur Bamako et le Niger . A quelques jours de là, nos
» l’ombre et le mystère, se tient le dieu terrible, maître des destinées du village» et de ses habitants. Le village ne doit jamais se hasarder dans une entreprise» sans consulter ses volontés. S’agit-il de faire la guerre? On immole dans le>* temple quelque jeune chèvre dont le sang est répandu sur les pierres consa-»> crées, et à certains signes, le sacrificateur reconnaît les décisions du fétiche. On» marche alors au combat avec confiance ou l’on renonce à toute attaque. De» même, à l'époque des semailles, on sacrifie au dieu pour obtenir la bonne ger-» mimition du grain.; ensuite vient la fête qui doit assurer la maturité complète» des récoltes, et enfin, les greniers étant bien remplis, une nouvelle visite au» bois sacré vient donner l’assurance que les ennemis n’auront aucune part des» moissons de l'année. L’influence de cet être tout puissant s’étend également sur» les simples particuliers, et les jeunes filles désirant un bon mari n’hésitent pas» à aller déposer à l'entrée du temple des œufs, une poignée de mil ou toute» autre offrande agréable au grand dispensateur de tous biens. »