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canonniers ouvriers. De ruelle en ruelle, de maison en maison,on arrive au bout du village. A midi, le tata était complètementoccupé, Daba était à nous.
» Les Bambaras avaient justifié leur vieille réputation devaillance, et nos pertes étaient cruelles. La guerre des rues faithésiter les courages les plus résolus; pour enlever leurs soldats,capitaines et lieutenants avaient dù s’exposer beaucoup. On lesavait vus marchant, le sabre haut, à plusieurs pas en avant dela troupe. Nos tirailleurs, très éprouvés, avaient eu leurs quatreofficiers blessés, dont l’un, M. Picard, ne survécut que quelquesheures. La 41° compagnie d’infanterie avait perdu un sous-officier, et le cinquième de son effectif était hors de combat. Lespertes de l’ennemi étaient plus importantes par la qualité quepar le nombre. Au premier coup de canon, les captifs s’étaientenfuis, mais les hommes libres avaient fait leur devoir jusqu’aubout. Le vieux chef Naba, dont l’orgueil entêté était une vertuautant qu’un défaut, avait vendu chèrement sa vie. Avec luipérirent vingt-trois membres de sa famille. L’un de ses frères,sorti sain et sauf de cette sanglante bagarre, disait plus tard aucolonel : « Nous étions résolus à nous défendre longtemps, nosdispositions étaient bien prises, mais il n’y a rien à faire avectoi, tu ne mets qu’une demi-journée à tout casser. »
» Quelques heures plus tard, quand on fit l’inventaire desmaigres richesses que renfermait le village et parmi lesquellesfiguraient quatre fétiches semblables à des trompettes de Jéricho ,dieux impuissants qui n’avaient pas sauvé Daba, le colonel futbien étonné de voir sortir d’une cachette où un Bambara l’avaitprécieusement serrée, — quoi donc? — une poupée rose etblonde, une charmante et authentique poupée de Paris danstoute la fraîcheur de ses grâces. Comment cette poupée setrouvait-elle là? Par quelle aventure était-elle arrivée à Daba?On n’a pu éclaircir ce mystère. Elle était peut-être eu voie depasser fétiche, elle a dù en vouloir à nos soldats de l’avoir enlevéesi brusquement à ses hautes destinées 1 .
1. M. le lieutenant Vallicre, arrivant à Sibi, dans le Manding, par une journéebrûlante, chercha un abri contre le soleil sous l'ombre opaque d’un magniquefromager à la porte du village. L’arbre était sacré, et cachait un fétiche, aussil’acte sacrilège du blanc mit-il en émoi toute la population qui célébrait alors lekomou, fête religieuse qui précède les semailles. « Les Mandingues comme les» Bambaras du haut Niger sont fétichistes, écrit-il dans sa relation; chaque vil-» lage a dans son voisinage un bouquet d’arbres vénérés où l’on ne peut péné-» trer que par un étroit sentier embarrassé de branches épineuses. Là, dans
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