512 LECTURES ET ANALYSES DE GÉOGRAPHIE.
gènes, le colonel, à force d’activité, de sang-froid et d’énergie, suffit à satâche. Les Peuls, Mandingues et Bambaras qui terrorisaient les popula-tions par leurs brigandages, et menaçaient de couper aux ouvriers du fortles vivres et la retraite, furent taillés en pièces; leur quartier général,Goubanko, enlevé d’assaut, après une défense acharnée (11 février 1881).Le fort fut continué sans obstacle. La première pierre fut posée le 25 1 . Aumois de mai, les travaux étaient terminés.
Une garnison fut laissée dans la nouvelle forteresse; une mission topo-graphique, sous les ordres du commandant Derrien, dressa une excellentecarte de la région du haut Sénégal ; une brigade télégraphique, dirigéepar un employé indigène d’une grande intelligence, M. Madeinba, établit unlii électrique de Médine an Kita. Tels furent les merveilleux résultats, à lafois politiques, militaires et scientifiques, conquis dans une campagne dequelques mois.
Une deuxième expédition fut préparée avec plus de soin et de prompti-tude que la première ; elle devait consolider les postes de Bafoulabé et duKita, y établir des magasins, bâtir un fort intermédiaire à Badoumbé, etcommencer un chemin de fer des Khayes (à 12 kilomètres en aval deMédine) au Kita. Le Parlement avait voté à cet elfet une somme de8530 000 francs. Le colonel Borgnis-Desbordes arriva à Badoumbé lel or janvier 1882; il gagna aussitôt le Kita. C’est alors qu'il se heurta à larésistance inattendue d’un chef nègre des plus redoutables, le maraboutSamory , de race malinké, prêcheur de guerre sainte, prophète influent etcapitaine brave et habile. Samory était la terreur des populations dé la rivedroite du haut. Niger . Maître du Bissadougou, du Baleya et du Konrbaridou-gou, il dévastait les contrées d’alentour, saccageait et incendiait les villages,massacrait ou vendait comme esclaves les habitants. Le capitaine Monségur,commandant du fort du Kita, lui fit adresser des remontrances par unde ses officiers indigènes de la garnison; Samory emprisonna l'ambas-sadeur et s’empara de Kéniéra qu’il détruisit. C’est à ce moment qu’arrivaitle colonel Desbordes; il vengea cette insulte, battit le marabout, brûla soncamp et dispersa son armée. Les travaux du chemin de fer furent conti-nués; mais les difficultés étaient immenses dans un pays presque désert,éloigné de 1 000 kilomètres de Saint-Louis, et où toutes les ressourcesmanquaient. Une épidémie de fièvre jaune décima les coolies chinois etles terrassiers marocains amenés à grands frais ; les employés européens furent malades ou moururent pour la plupart; l’ingénieur des travaux,atteint à son tour, dut repartir pour la France . Les dépenses furenténormes, les résultats médiocres, le succès compromis.
La campagne de 18S2-S3 releva heureusement la fortune de la France au
1. « Ce fut une cérémonie émouvante, raconte un des témoins, le commandant» Derrien, chef de la mission topographique du Haut-Sénégal : l’aspect de la eo-» lonne expéditionnaire, qui délila devant son chef, disait les souffrances ondu-» rées par les vaillants qui venaient planter le drapeau tricolore dans ces régions» lointaines. Le climat avait fait son œuvre. Les soldats blancs, aux traits hâves,» exténués, défaits, amaigris, avaient l'air de fantômes ambulants. Mais si le so-» leil et les fièvres avaient ruiné leurs forces physiques, le cœur et le moral» restaient intacts, et un éclair d’orgueil et d’énergie brilla dans tous les yeux,» lorsque les couleurs nationales, hissées au haut d’un mât, furent saluées par une» salve de huit coups de canon. » (Bulletin de la Société de géographie et d’ar-chéologie d'Oran , 1882, n" 12.)