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lancoliques qu’ils comptent tristement. Puis tout se tait à nouveau,et pendant un quart d’heure on peut se croire égaré dans unmonde enchanté, dans quelque domaine de la Belle au Bois dor-mant, ou mieux encore dans un gigantesque béguinage.Ja-
dis agitées et tumultueuses, demeures des foulons et des tisse-rands, ces rues suffisaient à peine à la circulation, et maintenantelles sont si peu passantes, que bien souvent les dentellièrespauvres s’installent pour travailler au milieu du pavé. Là, silen-cieusement accroupies, sans craindre ni piétons, ni cavaliers, nivoitures, le corps ployé en deux sur leurs petits carreaux, la tèteet le buste immobiles, elles usent les heures de leur triste jour-née en agitant fébrilement, avec le bout de leurs doigts, leurs filsenroulés sur des fuseaux et des bobines. Aucune ne bouge à notreapproche, aucune ne lève la tète ni les yeux. A dix pas, on lesprendrait pour des statues.
» Les rues franchies, on arrive sur les canaux, petits canauxavee un seul quai, enjambés par des ponts en dos d’âne, frustes,écornés, entamés par les ans, grillés par le soleil et rongés parla pluie, mirant dans les eaux claires leurs tonalités vives. Et surces ponts, un ou deux mendiants immobiles, dont les vêtementsdéteints ont pris les tons rouges de la brique, semblent, dansleur austère impassibilité, faire corps avec la borne sur laquelleils sont assis. On se croirait à mille lieues de la Flandre , danscertaines villes italiennes, plutôt en Sicile , ou bien encore enOrient. Il y a là des recoins, le quai espagnol par exemple, oùl’on jurerait d’être à Venise . Certaines de ces ruelles, que nousvenons de traverser, rappellent Syracuse . Et quand, longeant lequai, on passe devant Sainte-Anne; quand, de là, on aperçoit lamasse rugueuse rouge chaudement colorée de l’église, dominéepar son svelte clocher et par cette tour bizarre de Jérusalem , sur-montée d’une boule et coiffée d’une loggetta, malgré soi l’on secroit transporté dans quelque coin ignoré de Murano ou de Pise,et la petite place qu’entoure le vieux sanctuaire prend l'aspectattristé d’un funèbre campo santo. » (Henry Havabd, la Terre desGueux, p. 269; Paris , in-18, 1879, Quantin.)
Aspect de Ciand<