344 LECTURES ET ANALYSES DE GÉOGRAPHIE.
dissant tantôt sur la glace, tantôt sur les rochers, me frappant latète quatre ou cinq fois avec la plus grande violence. Un dernierbond me fit faire dans l’espace un saut de 15 à 18 mètres d’uncôté à l’autre du couloir ; par bonheur mon flanc gauche toutentier heurta contre le roc, où mes vêtements s’accrochèrent uninstant, et je tombai en arrière sur la neige, avec la conscienceque ma chute était terminée. Heureusement ma tète se trouvatournée du bon côté; je me cramponnai avec des contractionsfrénétiques aux aspérités du rocher, et je finis par m’arrêter toutà fait à l’entrée du couloir et sur le bord même du précipice.Bâton, chapeau et voile passèrent au-dessus de moi en m’effleu-rant, et disparurent dans l’abîme, et, quand j’entendis se briseravec fracas sur le glacier les fragments de rochers que j’avaisdéplacés, je compris toute la gravité du danger auquel je venaisd’échapper presque par miracle. En effet, j’avais franchi prèsde 60 mètres en sept ou huit bonds. Trois mètres de plus,et je tombais, sur le glacier en faisant un saut gigantesquede 250 mètres.
» La situation était déjà suffisamment sérieuse. Je ne pouvaislâcher un instant le rocher auquel je m’étais cramponné et monsang coulait par plus de vingt blessures. Les plus graves étaientcelles de la tête, et j’essayais en vain de les fermer d’une maintout en me cramponnant de l’autre au rocher. Tous mes effortsfurent inutiles, à chaque pulsation, le sang jaillissait en flotsqui m’aveuglaient. A la fin, par une inspiration subite, je déta-chai d’un coup de pied un gros bloc de neige que j’appliquai surma tète en guise d’emplâtre; l’idée était bonne, car le sangcoula dès lors moins abondamment. Je me mis aussitôt àgrimper et j’atteignis à temps une place plus sûre, où je m’éva-nouis. Le soleil se couchait quand je revins à moi, et l’obscuritéétait complète avant que j’eusse pu descendre le Grand-Escalier;mais, grâce à ma bonne chance et à ma prudence, je descendisau Breuil, c’est-à-dire de 1 700 mètres, sans glisser et sans metromper de chemin une seule fois. »
C’est le 19 juillet que le voyageur avait fait cette effroyable chute :le 23, il se remettait en route avec trois compagnons, décidé à prendre sarevanche. La tempête les força encore à reculer; trois autres tentativesen 1862, 1863, 1865, n’aboutirent pas ; les avalanches de pierres et deviolents orages assaillirent les grimpeurs et faillirent les écraser. Enfin,le 13 juillet 1865, l’indomptable grimpeur, accompagné des guides MichelCroz , Taugwalder et de ses deux fils, de ses compatriotes, lord Francis