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Si l’on se bornait à ensevelir les corps sous un amas de pierres,les chiens fouilleraient et les dévoreraient. Ceux des religieuxsont déposés dans les caveaux de l’église; les autres sont rendusaux familles qui les réclament ; mais cela n’arrive guère, parceque, en général, ce sont de pauvres gens ou des déclassés. Alorsils restent là, dans une prison éternelle, comme dit la légende.Les contrebandiers, voilà les victimes ordinaires du Grand-Saint-Bernard. Comme cette région montagneuse forme la limitede trois pays, la contrebande, surtout celle du tabac, y estexercée avec une extrême activité, et tout le monde l’encourageplus ou moins directement. Mais les douaniers ne plaisantentpas. A l’hospice du Saint-Bernard, on voit parfois contrebandierset douaniers s’asseoir à la même table et s’entretenir fami-lièrement tout en s’observant les uns les autres. C’est un terrainneutre; mais au premier poste italien la scène change. Il estdifficile aux contrebandiers de déjouer la surveillance dont ilssont l’objet à la descente italienne du Saint-Bernard, parce qu’iln’y a ni forêt, ni vallon pour s’abriter. Aussi n’est-ce que l’hiverqu’ils exercent leur dangereux métier. Un crochet sur le dos,chargés de boites depuis les reins jusqu’au-dessus de la tête, ilsfranchissent la montagne par les plus mauvais temps, dérobantleur marche dans le brouillard, se jetant à droite ou à gauche dusentier frayé pour éviter les postes et les rondes.
» Après eux, des colporteurs, des bûcheronsqui viennent cher-cher de l’ouvrage en Suisse , des ouvriers maçons qui s’en retour-nent en Piémont vers la mi-novembre. Ces gens-là, qui n’ontpas le souci de se cacher, risqueraient beaucoup moins que lescontrebandiers s’ils connaissaient aussi bien la montagne et si ledésir de rentrer chez eux au plus vite pour diminuer les frais duvoyage leur laissait attendre un jour favorable. En somme, plu-sieurs années se passent parfois sans accident, — j’entends sansaccident mortel ; je ne compte pas ceux que le froid estropie, lespieds, les mains gelés. Mais parfois aussi un grand nombred’hommes périssent en un coup. En moyenne, on peut estimerle nombre des victimes à une ou deux par année.
« Voilà les scènes que présente le Saint-Bernard en hiver. Maisdans les mois de juillet, d’août, de septembre, le tableau change,et, si l’on ne remarquait de place en place, au bord du chemin,des croix élevées en mémoire de quelque accident, on pourraitoublier le terrible renom du Saint-Bernard, qui n’est plus alorsqu’un lieu de pèlerinage ou un rendez-vous de la curiosité. La