334 LECTURES ET ANALYSES DE GÉOGRAPHIE.
la tourmente, par le brouillard, on ne les distingue plus. Lechien n’a pas plus besoin de voir les poteaux que le sentier ; soninstinct le conduit d’une façon infaillible ; il passe devant, toutle monde suit. On en a vu — car tous ne sont pas aussi biendoués — on on a vu qui pressentaient la chute des avalanchesquelques minutes à l’avance, qui s’arrêtaient devant un passagedangereux, donnaient des signes d’inquiétude, humaient l’air,hurlaient. Un instant après, une avalanche s’y précipitait. Quandun malheur arrive, il est rare que le chien ne parvienne pas à sedégager de la neige. S’il ne voit plus personne, il prend à lacourse le chemin du couvent, donne l’alarme et conduit les reli-gieux sur le lieu de l’accident.
» Il possède encore une finesse d’ouïe et d’odorat qui tient duprodige. A plus d’une heure de marche, il reconnaît qu’unvoyageur est dans la montagne et se met aussitôt à aboyer, latète tournée de son côté. Si le voyageur est égaré, en dehors dela vraie route, le chien le retrouvera certainement à travers lesprécipices. Cependant ce flair lui fait totalement défaut si l’hommeest gelé ou enseveli sous une masse de neige trop épaisse. Enpareil cas, les religieux n’ont d’autre ressource que de sonder laneige avec de longues perches. A la résistance qu’ils rencontrentils jugent s’ils ont touché un rocher ou un homme.
».Les cadavres des gens qui meurent dans la montagne
ne sont pas enterrés : autrefois on les jetait dans une chapellesur le bord du chemin, où on la voit encore, mais déserte, àpeu près vide, sinon de poussière humaine, au moins d’osse-ments. On l’appelle l’hôpital des transis. La Morgue actuelle estau col môme, à côté du couvent. C’est un petit bâtiment bas,carré, surmonté d’une croix au pignon. Le religieux ouvre unvolet, et par une ouverture grillée de forts barreaux on voitdebout, dans leurs vêtements, la face découverte, les victimesdu Saint-Bernard. Ils sont là, debout — pour qu’ils tiennentmoins de place; appuyés au mur, la face découverte — pourqu’on puisse les reconnaître, et, comme ils sont morts gelés,comme le climat glacial qui les a tués leur conserve danssa rigidité la dernière attitude de la vie, on maintient leur équi-libre, s'il en est besoin, avec des pieux. Un jour, les religieuxont trouvé un pauvre vieillard gelé, tout droit, au milieu duchemin, les pieds enfoncés dans la neige, le bâton à la main.Voilà le cimetière du Saint-Bernard. Il no peut y en avoird'autre. Dans ce désert de rochers on ne saurait creuser de fosses.