360 LECTURES ET ANALYSES DE GÉOGRAPHIE.
de Plnn coule au fond de cette vallée, dominée par une foule de glacierset de pics couverts de neiges éternelles; le massif de laBernina dresse l’en-tassement de ses rochers, de ses' pics et de ses névés au sud du côté dePltalie. II y a cinquante ans, aucun étranger ne connaissait la Haute-Enga-dine; on s’en tenait à l’Oberland et au Rigi. Les bains de Saint-Moritz ontenfin attiré les malades, et les touristes se sont élancés à la conquête dela Bernina, de l’Albula, du Roseg : le village coquet de Pontresina , situéà 1805 mètres au-dessus du niveau de la mer, 8 mètres plus haut que leRigi-Kulm, estdevenu, chaque été, le quartier général des hardis grimpeurs,comme Chamonix et Zcrmatt 1 . Jadis les Engadiniens maudissaient leurglacier du Roseg ; ils le bénissent aujourd’hui que les étrangers l’admirent,et que cette admiration se traduit en beaux bénéfices, malgré l’âpreté de lacontrée, l’extrême rigueur du climat, un des plus froids des Alpes . « Chez» nous, disent-ils, l’année se compose de neuf mois d’hiver et de trois mois
t. Les Alpes des Grisons offrent dans toutes leurs parties des spectacles gran-dioses ; un des plus célèbres est la vallée du Rheinwald qui mène à Splugen et àla 'Via-Mala. « Il est difficile de donner une idée des beautés horribles de la» Via-Mala. Ce défilé célèbre se compose de deux gorges étroites, ou plutôt de» deux profondes fissures, au fond desquelles mugit le Rhin , et que sépare» l’une de l'autre une petite vallée paisible, verdoyante, et placée là comme pour» donner au voyageur les plus vives impressions du contraste. Dans cette fis*
» sure, la route serpente, tantôt serrée contre les parois du rocher, tantôt jetée» au-dessus d’un abîme ténébreux dont le fond échappe au regard, et où, en» quelques endroits, le bruit même du fleuve qui s’y tourmente et s’y brise, n’ar-» rive pas jusqu’à l’oreille. Les magnifiques arbres s’élancent de tous les points» où il y a un peu de terre, et la gorge est si resserrée, qu’ils forment de leurs.,» cimes qui se rejoignent, de leurs branches qui s’entrecroisent, comme des» dômes transparents qui ne laissent passer qu’un pâle reflet de lumière. Un peu» plus loin, tout est pierre noire, lueur souterraine, et au silence succède un» fracas d’eaux invisibles qui bondissent, déchirent et opposent fureurs à fureurs;
» il semble qu’on soit à mille lieues du monde et des hommes, et l’on ne peut se» défendre d’une secrète horreur. Au sortir de la seconde gorge, on passe au pied» d’une paroi de rochers au-dessus de laquelle on voit les ruines du château de» Rhætus, Aussitôt qu’on a dépassé ce rocher, la vallée s’ouvre fertile, cul-» tivée, verdoyante, et le passage est subit du Tartarc aux Champs-Elysées . Le» bourg de Tusis s’élève au sortir de la Via-Mala.
» Les paysages des Grisons sont sévères et fortement caractérisés; ce sont de» hautes vallées, larges, vertes, plutôt paisibles que riantes, encaissées entre deux» lignes de montagnes vertes aussi et boisées, tantôt jusqu’à la cime, tantôt jus-» qu’aux rocs ardus qui en couronnent le sommet. De toutes parts les couleurs» sont d’une crudité harmonieuse, d’un éclat austère. A lleichenau, les deuxn Rhins, supérieur et inférieur, se joignent pour couler désormais ensemble. Ces» deux fleuves arrivent directement l’im contre l’autre, et il est curieux de voir» par quels détours et quelles précautions, il arrive que cette rencontre se fait à» l’amiable. On dirait deux puissants personnages qui se sentant fiers et suscep-» tibles composent leurs mouvements et dissimulent les exigences de l’amour*
» propre sous les dehors d’une infinie civilité. » (Topffer , p. 14G.)
[Topffer (Rodolphe), né à Genève en 1799, mort en 1816, instituteur et maîtrede pension, passionné pour les excursions alpestres, prit l’habitude de conduirechaque année ses élèves, pendant les vacances, le sac au dos et i’aipin stockà la main, herborisant, dessinant, observant, philosophant avec eux. Son tripletalent d’observateur, de paysagiste et d’humoriste se croise et se combine àchaque page des Nouvelles genevoises et surtout des Voyages en sigzag,excursions fantaisistes exécutées sur tous les versants des Alpes. Topffer aaussi laissé des albums de caricatures pleins de verve et d’esprit, Af. Vieux-Bois,Al. Jabot , M. Cryptogame , etc.]