700 LECTURES ET ANALYSES DE GÉOGRAPHIE.
à la délicatesse de son visage, à la grâce féline de ses mouve-ments, porte, comme l’Albanais, une veste surchargée d’ara-besques et la fustanelle de son pays. Parfois de lourds colosses,habillés de tuniques de soie, à large figure jaunâtre, au nezépaté, aux grosses lèvres, aux yeux pointus, au turban évasé,traversent le pont par petites troupes : ce sont les hommes del’Asie centrale, les marchands de Samarkand et de Kbiva; ilss’y rencontrent avec l’homme de l’IIedjaz, presque nègre, lefanatique du Djeddah au turban vert, qui jette des regardssombres sur les infidèles ; avec le voyageur des hauts plateauxde l’Inde, coiffé de cachemire, venu à travers l’Asie à la suitedes longues caravanes ; avec le naturel de la haute Judée , maigreet à peine vêtu, les cheveux longs, épars ou tressés, la barbenoire en pointe ou fourchue, qu’on voudrait voir comme le Bap-tiste ceint d’une peau de mouton, qui ramène autour de sesmembres grêles un grand lambeau d’étoffe verte et qu’on s’ima-gine volontiers, tant il est hâve et desséché, nourri des saute-relles du désert. Puis au milieu de ce désordre, de ces hommesde toute tribu, de toute langue et de toute nation, circulentles femmes turques enveloppées du feredjè de couleur aiguë,vert-pomme, rouge cerise, bleu intense, d’une seule nuance, lafigure à demi voilée d’une transparente mousseline qui laisseapercevoir, au-dessus de grands yeux d’un brun sombre,allongés encore par la teinture, des contours quelque peualourdis; elles traînent après elles des négresses égalementvoilées et des bandes d’enfants habillés de cotonnades aux cou-leurs voyantes, souvent blanches à raies rouges, coiffés de toquesmordorées d’où s’échappent de magnifiques cheveux bouclés.Puis les voitures vont et viennent, escortées de cavvas à cheval,d’eunuques noirs, remplies de gros pachas à barbe grise ou dedames élégantes masquées du yachmak de mousseline. Nombred’Européens en chapeaux noirs se mêlent à ce tourbillon; tout ceflot passe, se heurte, se presse, s’écoule et se renouvelle, s’arrêteaux petites tables des marchands, aux boutiques de fruitsarrangées avec un goût exquis, sur les deux extrémités du pont,aux embarcadères des bateaux à vapeur du Bosphore, de Scu-tari et d’Eyoub qui accostent le long des grands parapets debois, tandis que sur toute l’étendue de ce chemin flottant, denombreux mendiants pullulent accroupis, debout, étendus, danstoutes les attitudes de la faiblesse et de la prière, quémandantd’une voix lamentable, sur tous les tons delà plainte, chansons