et, courbant leurs fortes épaules, tirent l’embarcation, dont laproue fait jaillir un ruban d’écume blanche. Le rapide franchi,on reprend l’aviron et l’on fend sans peine une eau morte.
» ... Sur la côte d’Asie, plus boisée et plus ombreuse quecelle d’Europe , les villages, les palais et les kiosques se succè-dent, un peu moins serrés peut-être, mais à des distances trèsrapprochées encore. C’est Kous-Goundjouk, Stavros, Beylerbeyoù Mahmoud se fit bâtir une résidence d’été, Tcbengel-Keuï, Vani-Keuï en face de Babec-les-Eaux-douces d’Asie (Guyuck-sou).
» Une charmante fontaine en marbre blanc, toute brodéed’arabesques, toute historiée d’inscriptions en lettres d’or, coifféed’un grand toit à forte projection et de petits dômes surmontésde croissants, qui s’aperçoit de la mer et se détache sur un fondd’opulente verdure, désigne au voyageur cette promenade favo-rite des Osmanlis... Plus loin, les paysans bulgares au sayonantique, au bonnet entouré d’une énorme couronne de fourrure,exécutent leurs danses nationales dans l’espoir d’un baktchich(pourboire). Les cawadjis préparent leur café en plein air; l’Israéliteà la robe fendue sur les côtés, au turban moucheté de noir commeun linge où on essuie des plumes, offre quelques menues mar-chandises aux promeneurs avec cet air servile et bas des Juifsd’Orient, toujours pliés en deux sous la crainte de l’avanie, etdes caïdjis assis au bord du quai fument, les jambes pendantes,surveillant leur barque du coin de l’œil. Il serait trop long dedécrire, l’un après l’autre, tous ces villages qui se suivent et seressemblent avec d’imperceptibles différences. C’est toujours uneligne de maisons en bois, coloriées, comme les villages des boîtesde joujous de Nuremberg , se développant le long du quai entrempant immédiatement leur pied dans l’eau quand il n’y a pasde chemin de halage, et se détachant sur un tableau de richeverdure d’où s’élance le minaret crayeux d’un marabout oud’une petite mosquée ; au delà, les collines aux pentes douces etménagées s’élèvent harmonieusement azurées par la lumière duciel; parfois on souhaiterait un escarpement plus abrupt, unefalaise aride, un ossement de rocher perçant l’épiderme de laterre; tout cela est vraiment trop gracieux, trop riant, tropcoquet, trop peigné; il faudrait çà et là quelques touches accen-tuées et violentes pour servir de repoussoir. » (Th. Gautier 1 ,Constantinople , cliap. xxiv.)