épancher dans le courant un peu de leur écume. Cettelevée, que les chocs successifs des flots alfermissent commeune muraille, est le chemin que suivent les longues cara-vanes des Goajires qui viennent approvisionner la ville debestiaux, de viande, de poissons, de tortues, de bois, decharbon, et apportent des marchandises diverses, bois deteinture, sel, graines de dividivi. De loin, cette interminablefile d’hommes et d’animaux, composée souvent de plusieursmilliers d’individus et s’avançant sur une étroite languede sable qui se renfle à peine au-dessus des vagues bondis-santes, présente l’aspect le plus fantastique : on dirait unpeuple en marche à la surface des eaux. C’est surtout àl’embouchure même, là où les Ilots de la mer et le courantdu fleuve se brisent sur la barre qu’il faut observer le pas-sage des Goajires. Les chevaux s’arrêtent, l’œil hagard, lacrinière en désordre, et flairent longuement l’eau écumeuse ;les femmes, drapées dans leurs manteaux bleus et coilîéesd’un vaste chapeau de paille à glands de coton rouge, ramè-nent leurs pieds sur la selle de leur monture et s’assoient àla turque en élevant leurs enfants dans leurs bras ; les chefsde famille et les vieillards relèvent leurs vêtements, et,tenant d’une main l’arc ou le fusil, de l’autre la bride ducheval effaré, l’entraînent au milieu du courant, dont lesremous rapides tourbillonnent autour d’eux; les jeunesgens, plus décents que les Rio-Hachères soi-disant civilisés,se nouent une ceinture autour des reins, plongent d’unbond superbe dans le fleuve et nagent impassibles à traversla foule hurlante des négrillons ; d’autres luttent avec lestaureaux effrayés ou les ânes rétifs qui ne veulent pas tra-verser la ligne des brisants. Au-delà de cette scène, éclairéepar la lumière si éblouissante et si vive de la zone torride,s’étend la surface illimitée de la mer bleue ; dans le lointainapparaissent la vieille forteresse ruinée, les maisons de Rio-Hacha, ombragées çà et là par des bouquets de cocotiers,puis les montagnes bleues de la sierra et ses glaciers, quise détachent sur le ciel comme une dentelle transparente.Le soir, les caravanes franchissent de nouveau le fleuvepour aller passer la nuit dans leurs ranchos épars.
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