LE CORDONNIER CONTEMPORAIN.
453
» — J’ai vu dans ton atelier une paire de calcei lunati (1) quiconviendrait bien a mon fils aine.
» Et il ajoute ä ces mots un clignement d’yeux significatif.
» Le pauvre cordonnier soupire; il sait qu’ä Rome on n’a rienpour rien, et que, dans cette ville venale (2), la justice se fait payereher; bref, il comprend que sa belle paire de calcei lunati , qui lui aeoute trois jours de travail et renferme une demi-once d’or, doitchausser le fils du Procurateur sans que le pere ait ä debourser unsesterce.
» Cette exaction qui, malbeureusement, n’est pas la seule, expli-que pourquoi notre laborieux artisan de l’Argilete, ce cordonnier sihabile, si bien achalande, ose ä peine ambitionner un ragoüt plussubstantiel et plus attrayant que les poireaux et la tete de mouton quifigurent chaque soir sur sa table (3), et pourquoi il recule de jour enjour le moment oü il offrira sa main, son coeur et sa boutique ä labelle Espagnole Chaussee de jonc. »
Le tableau est pittoresque; Fauteur s’appuie de temoignages nom-breux, divers et respectables; nous sommes donc parfaitement auto-rises ä tenir la peinture pour fidele,—dans la mesure oü eile peutl’etrea cette distance, toutefois, oü l’application des procedes photogra-phiques ne saurait etre conseillee.
III
LE CORDONNIER CO N T E M P 0 R’A I N
BIJOUTIER SUR LE GENOU. — La cordonnerie est de nos jours,plus peut-etre qu’ä aucune autre epoque, un des arts manuels les plusdelicats. L’or, les pierreries, les emaux, sont des ornements parasites,apres tout, et rien n’empeche qu’on ne transforme une chaussure enpiece d’orfevrerie ou de joaillerie ; mais, premierement, il s’agit dela faire, et celui qui la fait, et que par derision on qualifie quelque-fois de bijoutier sur le genou, doit etre un artiste autrement habileque Fautre, malgre qu’il y paraisse.