70 PALAIS, CHATEAUX, HOTELS ET MAISONS.
soixante-dix volumes des oeuvres de Voltaire , on trouve au plus quelques indications, etencore au point de vue biographique elles sont insignifiantes ; non que ces deux person-nages aient négligé de s’écrire ; au contraire, d'après l’abbé Voisenon, chroniqueur galantet confident de la marquise, elle avait huit volumes in-4° manuscrits et bien reliés deslettres de son ami ou plutôt de son amant. Que sont-elles devenues ? on ne sait : on neconnaît de cette correspondance que deux fragments datés tous deux de 1736. Or laHenriade , qui fait le sujet de cette discussion, était déjà publiée en 1720.
Il y a plus, nous trouvons dans les poésies de Voltaire une indication assez précise ausujet de l’époque où il connut la marquise, et l’on voit aisément qu’il n’était plus alors dela première jeunesse, c’est-à-dire au moment où il conçut son poème épique. On sait qu’ilnommait sa maîtresse Uranie à cause de son goût pour l’astronomie : voici les versqu’il lui adressait en 1734 :
Je vous adore, ô ma chère Uranie !
Pourquoi si tard m’avez-vous enflammé ?
Qu’ai-je donc fait des beaux jours de ma vie ?
Us sont perdus, je n’avais point aimé.
J’avais cherché dans l’erreur du bel âge,
Ce dieu d’amour, ce dieu de mes désirs ;
Je n’en trouvai qu’une trompeuse image :
Je n’embrassai que l’ombre des plaisirs.
Voilà ce que nous disent les poésies au sujet des relations de Voltaire et de la marquise.À partir de 1734, ces poésies sont nombreuses et se succèdent avec rapidité, tandisqu’auparavant on n’en voit aucune adressée à cette maîtresse, si aimée, si vantée. Est-ceque le poète et la marquise ne se seraient pas connus auparavant ?
Nous avons en faveur de notre opinion l’assertion de l’exact M. Beuchot, disant dansson édition de Voltaire : leur liaison a duré seize ans ; or, la marquise est morte en 1749 ;ses liaisons avec Voltaire auraient donc commencé en 1733 ; c'est-à-dire environ dix-huitannées après le moment où fut conçu le plan de la Henriade.
Mais ce qui milite le plus en faveur de notre opinion que l’hôtel Lambert n’a rien àvoir dans la conception du poème épique, ce sont les assertions même et la biographiebien connue de Voltaire . De l’avis de tous les biographes le poète n’a habité cet édificeque grâce à ses liaisons avec la marquise du Châtelet. Or à quel moment le marquis oula marquise ont-ils possédé l’hôtel? On varie beaucoup sur ce point: D’après Th. La-vallée, c’est en 1739, et le cabinet des Muses fut habité quatre ans par Voltaire : nousvoilà bien loin de 1721, époque où la Henriade avait déjà paru. D’après les notices dumusée du Louvre, notices pleines de faits, bien rédigées, dues au talent et à l’éruditionde M. F. Vil lot, conservateur des peintures, le marquis du Châtelet aurait acquis l’hôtelen 1729 et non en 1739, et Voltaire aurait occupé pendant quelque temps le cabinet desbains et non pas le cabinet des muses. 1729, c’est encore assez postérieur à la composi-tion de la Henriade. Enfin l’éditeur Duchange a publié les peintures de l’hôtel, gravéespar Picard, et dans sa dédicace au marquis du Châtelet (1) il lui dit : « Cette maison,
(1) Voici la dédicace : à Monsieur le marquis du Chastelet, maréchal des camps et armées du Roi, gouverneur de Semur et grand Bailli des pays d’Aunis et de Sarlouis. — Monsieur, les gravures que feu Bernard Picart a faites sur les tableaux