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Tome troisième.
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J>U XV e AU XVIII e SIÈCLE.

accueillit le livre et l’auteur, me parla de mon projet en personne instruite ; chanta, s’ac-compagna du clavecin ; me retint à dîner, me fit mettre à table à côté d’elle. Il n’enfallait pas tant pour me rendre fou, je le devins. Elle me permit de la venir voir ; j’usai,j’abusai de la permission. J’v allais presque tous les jours, j’y dînais deux ou trois fois lasemaine. Je mourais d’envie de parler, je n’osai jamais. Plusieurs raisons renforçaientma timidité naturelle. L’entrée d’une maison opulente était une porte ouverte à lafortune, je ne voulais pas, dans ma situation, risquer de me la fermer. M me Dupin, toutaimable qu’elle était, était sérieuse et froide ; je ne trouvais rien dans ses manièresd’assez agaçant pour m’enhardir. Sa maison, aussi brillante alors qu’aucune autre dansParis , rassemblait des sociétés auxquelles il ne manquait que d’être un peu moins nom-breuses pour être l’élite dans tous les genres. Elle aimait à voir tous les gens qui jetaientde l’éclat : les grands, les gens de lettres, les belles femmes. On ne voyait chez elle queducs, ambassadeurs, cordons bleus. M la princesse de Rohan, M me la comtesse de l’or-calquier, M me de Mirepoix, M " e de Brignole, milady Hervey, pouvaient passer pour sesamies. M. de Fontenelle, l’abbé de Saint-Pierre, l’abbé Sallier, M. de Formont, M. deBernis, M. de Buffon, M. de Voltaire , étaient de son cercle et de ses dîners. Si sonmaintien réservé n’attirait pas beaucoup de jeunes gens, sa société, d’autant mieuxcomposé, n’en était que plus imposante, et le pauvre Jean-Jacques n’avait pas de quoise flatter de briller au milieu de tout cela. Je n’osai donc parler ; mais ne pouvant plusme taire, j’osai écrire. Elle garda deux jours ma lettre sans m’en parler ; le troisièmejour elle me la rendit, m’adressant verbalement quelques mots d’exhortation d’un tonfroid qui me glaça. Je voulus parler, la parole expira sur mes lèvres : ma subite passions’éteignit avec l’espérance, et après une déclaration dans les formes, je continuai à vivreavec elle comme auparavant, sans plus lui parler de rien, même des yeux.

» Je crus ma sottise oubliée, je me trompais. M. de Francueil, fils de M, Dupin etbeau-fils de madame, était à peu près de son âge et du mien. Il avait de l’esprit, de lafigure, il pouvait avoir des prétentions ; on disait qu’il en avait auprès d’elle, uniquementpeut-être parce qu’elle lui avait donné une femme bien laide, bien douce, et qu’ellevivait parfaitement avec tous les deux. M. de Francueil aimait et cultivait les talents ; lamusique, qu’il savait fort bien, fut entre nous un moyen de liaison. Je le vis beaucoup,je m’attachai à lui ; tout d’un coup il me fit entendre que M me Dupin trouvait mes visitestrop fréquentes et me priait de les discontinuer. Ce compliment aurait pu être à sa placequand elle me rendit ma lettre, mais huit ou dix jours après, et sans aucune autrecause, il venait, ce me semble, hors de propos. Cela faisait une position d’autant plusbizarre, que je n’en étais pas moins bien venu qu’auparavant chez M. et M me de Francueil.J’y allai cependant plus rarement, et j’aurais cessé d’y aller tout à fait, si par un autrecaprice imprévu, I\l me Dupin ne m’avait fait prier de veiller huit ou dix jours à son filsqui, changeant de gouverneur, restait seul, durant cet intervalle. Je passai ces huit joursdans un supplice que le plaisir d’obéir à M" ie Dupin pouvait seul me rendre souffrable. Jene m’en serais pas chargé huit autres jours de plus quand M 116 Dupin se serait donnéeà moi pour récompense, »