OccuMCHAMNA M.
1686.
Exemplede la ſaletédes Hotten-tots.
Reſfte de lamarche& ſesdifflcultés.
Humanitéd'un des Am-baſſadeursSiamois.
Alimensque les dé-ſerts d'Afri-que offrentaux miſera-
bles.
11² VOYAGESDANS L E
ſur ce triſte incident. On réſolut de laiſſer dans ce lieu les plus foibles, a-vec une partie des moules ſéches qui nous reſtoient; en le1
ſurant que nòô-tre premier ſoin, ſi nous avions le bonheur de trouver une habitation Hol-
landoiſe, ſeroit de leur envoyer des voitures commodes. Quelque dureque leur parũt cette ſéparation, la néceſſité les forga d'y conſentir. A lavérité, nous étions tous dans un miſérable état; il n'y avoit pas un de
nous qui n'eüt le corps, fur-tout les cuiſſes& les pieds, extraordinaire-
ment enflés: mais les malheureux que nous abandonnions étoient ſi défigu-
rés qu'ils faiſoient peur. Nous emportàmes un regret fort amer, de quit-ter ces chers Compagnons, dans P'incertitude de les revoir jamais: mais ilsne pouvoient recevoir de nous aucun ſoulagement, quand nous aurions prisle parti de mourir avec eux. Apres nous etre dit un triſte adieu, nous re-commengçâmes à marcher, pour ſuivre nos Guides, qui nous avoient géveil-lés de fort grand matin. Comme j'étois tojours un des plus diligens, jefus témoin d'un ſpectacle fort deſagréable, auquel je ne m'arrête ici quepour faire connoitre la faleté de cette Barbare Nation. Aprés avoir faitdu feu, pour ſe chauffer à la fin d'une nuit très-froide, ils prirent descharbons éteints,& les ayant mis dans un trou, qu'ils creuſèrent exprès,ils urinèrent deſſus, ils broyerent tout enſemble,& s'en frottèrent long-tems le viſage& tout le corps. Apres cette cérémonie, ils vinrent ſe pré-ſenter devant nous, fort chagrins de nous voir moins prompts qu'eux. En-fin, la patience parut leur manquer. IIs tinrent conſeil entr'eux, pendantquelques momens. Deux ſe détachérent,& prirent les devants avec beau-coup de diligence. Le troiſiéme demeura prèês de nous, ſans s'écarter ja-mais,& s'arrêtoit même, à chaque occaſion, auſſi long-tems que nous pa-roiſſions le deſirer.
Nous employàmes ſix jours entiers à le ſuivre, avec une fatigue& despeines, qui nous ſemblèrent beaucoup plus inſupportables que les précéden-tes. I falloit inceſſamment monter& deſcendre, par des lieux dont laſeule vüe nous effrayoit. Nôtre Guide, accoutumé à grimper ſur les hau-teurs les plus eſcarpées, avoit peine lui-même à ſe ſoũtenir dans pluſteurspaſſages. Quelques Siamois, lui voyant prendre le chemin d'une montagnefi rude qu'ils la croyoient inacceſſible, formerent la réſolution de laſſom-mer; dans l'idée qu'il ne nous y menoit que pour nous faire périr. Le ſe-cond Ambaſſadeur leur fit honte de ce cruel deſſein. Il leur repréſenta quece pauvre Hottentot nous ſervoit ſans y être obligé,& que dans nôtre ſi-tuation, l'ingratitude ſeroit le plus horrible de tous les crimes. Commeles difficultés, qui étonnent à la premiere ve, s'applaniſſent lorſqu'on lesenviſage de prêès, ces mêmes lieux, qui nous ſembloient ſi dangereux dansPéloignement, prenoient une autre face à meſure que nous avancions,&les pentes devenoient plus faciles. Enfin, malgré tous nos maux, la laſſi-tude, la faim& la ſoif, il n'y avoit pas d'obſtacles que nêtre courage nenous fit ſfurmonter.
PENDANT ce tems-là, nous ne vivions que de nos moules ſéchées auSoleil,& nous les ménagions ſoigneuſement. On ſe croyoit heureux derencontrer certains petits arbres verds, dont les feuilles avoient une aigreurappẽtiſſante& ſervoient d'aſſaiſonnement à nos moules. Les grenouilles— vertes