Ennuis deForbin àBancok.
On lui con-ſeille de re-paſſer enFrance.
Nouveaupiège que luitend M.Conſtance.
II ſe déter-mine à le ſa-tisfaire.
ſans faire un cri ſe ſentit briſer tous les os du bras; un troiſième ſouffritque le tigre lui léchat le ſang qui couloit de ſon viſage, ſans détournerles yeux,& ſans faire le moindre mouvement du corps. Un ſeul tournaautour de ſon pôteau, pour éviter cet animal furieux; mais il mourut enfinavec la même conſtance que les autres(x).
TANDIS que ces choſes ſe paſſoient à Siam, le Chevalier de Forbin,qui m'avoit plus d'ennemis à combattre, soccupoit à Bancok à dreſſer ſesnouveaux Soldats,& à faire avancer les fortifications; mais rien ne pou-voit diſſiper ſes ennuis, qui étoient augmentés depuis ſon départ de Louvo.Les bontés du Roi lui avoient rendu ce ſéjour aſſez ſupportable; Celui deBancok ne lui offroit pas le moindre agrément. Dans cette ſituation ilſollicitoit vivement ſon rappel à la Cour; mais M. Conſtance ne manquoitjamais de prétextes pour éluder ſa demande.
ENvIRoN le méme-tems P'Auteur regut à Bancok quatre des Jéſuitesavec qui il avoit fait le Voyage,& qui partoient pour la Chine(y). CesPêres après étre entrés dans toutes ſes peines, par rapport à M. Conſtan-ce, dont ils connoiſſoient comme lui le caractère, lui conſeillèrent de re-paſſer au plutêt en France. Leurs exhortations le confirméèrent encore plusfortement dans des diſpofitions ouù il étoit depuis long-tems. II avoit, dit-il, continuellement devant les yeux, d'un cêté la miſere d'un Pays, quilui paroiſſoit ſans reſſources;& de l'autre les perfidies d'un Miniſtre, quien récompenſe de ſes bons ſervices, avoit attenté ſur ſa vie en tant de dif-férentes maniéères. Un nouvel ordre qu'il regut de la Cour, dans ces en-trefaites, acheva de le déterminer,& ne lui fit que trop comprendre quela haine du Miniſtre n'étoit pas encore épuiſée.
IL éStoit arrivé, depuis peu, à la Barre, un Bàtiment Anglois armé dequarante pièces de canon,& de quatre-vingt-dix hommes d'équipage. M.Conſtance accuſoit le Capitaine d'avoir autrefois friponné au Roi gegiam 8une partie conſidérable de marchandiſes. Sous ce beau prétexte il envoyaordré à l'Auteur, de ſe rendre, avec deux hommes ſeulement, à bord duBàtiment Anglois,& d'enlever ce Capitaine, comme coupable de crime deLeze-Majeſté. Ce ſont les propres termes de Pordre, qui étoit écrit enFrangois, de la main du Pêre le Comte.
IE n'eds pas de peine à comprendre, continué l'Auteur, que cette com-miflion, qui ne reſſembloit pas mal à celle des Macaſſars, n'étoit qu'unnouveau piége; je réſolus néanmoins dexécuter l'ordre à la lettre. M.Manuél, Millionnaire, fort de mes amis, à qui je le communiquai,en fut étonné, parceque la choſe lui paroiſſoit d'une impofſibilité abſolué.C'eſt pourtant, lui dis-je, ce que je médite d'entreprendre. Je veux pouſ-ſer M. Conſtance à bout, en lui faiſant voir que des projets qu' il juge im-praticables,& dont ü ne me charge, que parcequ'il compte que]'y péri-rai, ſont encore fort au deſſous de moi. M. Manuél, plus ſurpris de maréſolution qu'il ne Pavoit été de Fordre, fit tout ce qu'il pùt pour m'ien dẽé-
tourner;
(x) Second Voy. de Tachard, pag. 115. la Relation, ci-deſſus, pag. 67: Mais le Père
(y] Cetoient ſes mêmes jéſuites qui de Fontenay, qui en eſt ſ'Auteur, dit qu'ilafirent le malheureux Voyage dont on a la ne virent pas le Chevalier de Forbin.