MENDEzZPINToO.
L.Auteurſe ſauve avecquatorze au-tres Portu-gais.
Leur em-barras& leurmiſèrè.
38⁰ VOYAGES DE MENDEZ PINTO
courant de l'eau nous portoit. Nôtre imagination nous offroit plus de reſ-ſource, en nous briſant entre les rochers, qu'en nous laiſſant abimer au mi-lieu des flots. Mais ce projet deſeſpéré ne put nous réüſſir. Le vent,qui ſe changea bien-tôt en Nord-Oueſt, éleva des vagues furieuſes, quinous rejettérent malgré nous vers la haute Mer. Alors, nous commençàâ-mes à ſoulager nos Vaiſſeaux de tout ce qui pouvoit les appéſantir, ſans é-pargner nos caiſſes d'or& d'argent. Nos mats furent coupés,& nous nousabandonnàmes à la fortune pendant le reſte du jour. Vers minuit, nous en-tendimes, dans le Vaiſſeau de Faria, les derniers cris de deſeſpoir. On yrépondit du nòôtre par d'affreux gémiſſemens. Enſuite, m'entendant plusd'autre bruit que celui des vents& des vagues, nous demeuràmes perſuadésque nêtre généreux Chef& tous nos amis&toient enſévelis dans l'abäme(x).Cette idée nous jetta dans une ſi profonde conſternation, que pendant plusd'une heure nous demeurâmes tous muets. Quelle nuit la douleur& lacrainte nous firent paſſer! Une heure avant le jour, nôtre Vaiſſeau s'ouvritpar la contrequille,& ſe trouva bien-tõôt ſi plein d'eau, que le courage nousmanqua pour travailler à la pompe. Enfin nous allàmes choquer contre laCòôte;& déja preſque noyés comme nous T'étions, les vagues nous roulè-rent juſqu'à la pointe d'un ecueil, qui acheva de nous mettre en pieces. Devingt-cinq Portugais que nous étions, quatorze ſe ſauvèrent. Le reſte, a-vec dix·huit Eſclaves Chrétiens& ſept Matelots Chinois, périt mi. érab ementà nos yeux(y).
Nobs nous raſſemblàmes ſur le rivage, où pendant tout le jour& la nuitſuivante, nous ne ceſſames point de pleurer nòtre infortune. Le Pays étoitrude& montagneux. IIl y avoit peu d'apparence qu'il füt habité dans lesparties voiſines. Cependant, le lendemain au matin, nous fimes ſix ouſept lieues au travers des rochers, dans la triſte eſpérance de rencontrerquelque Habitant qui voulùt nous recevoir en qualité d'-Eſclaves,& quinous donnât à manger pour prix de nôtre liberté. Mais après une marcheſi fatiguante, nous arrivàmes à l'entrée d'un immenſe marécage, au-delàduquel nôtre vüe ne pouvoit s'étendre,& dont le fond étoit ſi humide,qu'il nous fut impoſſible d'y entrer. II fallut retourner ſur nos traces, par-cequ’'il ne ſe préeſentoit pas d'autre paſſage. Nous nous retrouvàmes, lejour ſuivant, dans le lieu où nôtre Vaiſſfeau s'étoit perdu;& découvrant,ſur le rivage, les corps que la Mer y avoit jettés, nous recommengàmesnos plaintes& nos gemiſfemens. Apres avoir employé le troiſiéme jour àles enſevelir dans le fable, ſans autres inſtrumens que nos mains, nous pri-mes nôtre chemin vers le Nord, par des précipices& des bois, que nousavions une peine extreéme à pénétrer. Cependant nous deſcendimes enfinſur le bord d'une Riviêre, que nous réſolũmes de traverſer à la nage. Maisles trois premiers, qui tentêrent le paſſage, furent emportes par la force
du
X
(8.
(1) II remarque cependant que le lendemain, à la pointe du jour, ils ne déecouvritent plus de Vaiſſeausautour d'cun, ce qui acheva de leur faire perdre courage. Que pouvoit-il en dire davantage? K. d. E,
) L. Auteur ne s'explique pas plus clatrement fur le ſort de Faria(1).) Pag. 362& précédentes.
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