MENDEZPINTo.
VOYAGES DE MENDEZ PINTO
pitié, pour elle& pour deux innocens, avoit porté une Dame de la Villeà la loger dans ſa maiſon;& cet azyle étoit devenu pour nous une ſourcede bienfaits, que nous avions partagés continuellement avec ſon mari. Onleur apprit ntre malheur, dans la ſeule vüe de la conſoler. Elle fut ſifrappée de cette nouvelle, qu'étant tombée ſans connoiſſance, elle demeu-ra long-tems comme inſenſible. Mais, rappellant ſes eſprits, elle ſe dé-chira ſi cruellement le viſage à belles ongles, que ſes joues ſe couvrirent deſang. Un ſpectacle ſi nouveau attira toutes les femmes de la Ville,& la com-paſſion devint un ſentiment général. Aprés quelques délibérations, ellesconvinrent d'écrire une lettre commune à la Reine meêere du Roi, pour luirepréſenter que nous étions condamnés ſans preuves& fur la ſimple foi d'unEnnemi. Elles lui rendoient compte de nòôtre véritable hiſtoire,& des rai-ſons qui portoient le Corſaire à la vengeance. L'avanture de la Portugaiſe,ſa ſituation&. celle de ſes enfans ne furent pas oubliées. Cette lettre,ſignée de cent femmes, les principales de la Ville, fut envoyée par lafille du Mandarin de Comanilau, Gouverneur de l'Ifle de Bancaa, qui eſtau Sud de Lequios. On fit tomber le choix ſur elle, parcequ'elle étoitNièce de la premiére Dame d'honneur de la Reine. Elle partit pourBintor, où le Roi faiſoit ſa réſidence, à ſix lieues de Pungor; accom-pagnée de deux de ſes frèêres,& de pluſieurs Gentilshommes de la pre-
42243²
mièere diſtinction().
(y) Le détail de cette négociation ſeroitennuyeux: mais, pour en conſerver quel-ques traits, la fille du Mandarin ayant trou-vé ſa tante, qui ſe nommoit Nbay Meica-mur, diſpoſée à protéger l'innocence, lapreſfa de voir la Reine,& cette Princeſſeentra dans tous les ſentimens qui lui furentinſpirés. Elle ſe rendit le matin dans lachambre du Roi ſon Fils, avec ſa Damed'honneur& fa Niêéce. Aprés lui avoir lüla lettre des Dames de Pungor, elle lui fitexpliquer le fond d'une affaire qui intéreſ-ſoit également ſa conſcience& ſon honneur.L’'Auteur apprit enſuite que cette explicationavoit été accompagnée de beaucoup de lar-mes. Pendant ce tems-là, le Roi regar-doit attentivement ſa mêre. Enfin, pre-nant la parole;„ Madame, lui répondit-il,„ il faut que je vous diſe en vérité ce que„ j'ai ſongé cette nuit. II m'a ſemblé que„ je me voyois devant un Juge fort cou-„ roucé, qui portant la main par trois fois„ ſur ſon viſage, comme s'il m'avoit mena-„ cé, je te promets, me diſoit il, que ſi„ le ſang de ces Etrangers rejaillit juſqu'à„ moi, ou s'il crie vengeance à mes oreil-„ les, toi& les tiens fatisferez à ma juſti-„ Cce: ce qui me fait croire qu'aſſurément„Cette viſion vient de Dieu, pour l'amour„ duquel je fais cette aumòne à ſa louange,
Xinancor Ambulec.
Novs
„& leur donne à tous la vie& la liberté,„ afin qu'ils s'en puiſſent aller où ils vou-„ dront;& outre celà, je veux qu'on leur„ Squipe un Vaiſſeau à mes dépens,& qu'on„les fourniſſe de tout ce qui ſeur eſt néceſ-„ ſaire“. La Reine remercia ſon Fils. Lesdeux Dames remercièrent la Reine. Tousles Officiers de la Juſtice, qui n'avoient ap-prouvé que par ſoùúmiſſion la rigoureuſeſentence du Roi, applaudirent à ſa clémen-ce. Les Lettres d'abolition furent expé-diées ſur le champ,& ſignées Hira Pitau-„ Alors, la Fille du„ Mandarin n'eut point de repos qu'elle„ne fuüt partie d'avec ſa Tante,& uſa d'u-„ ne fi grande diligence, qu'en peu de tems„ elle revint à Pungor,& rendit les Let-tres au Broquen, qui les voyant fit in-continent aſſembler tous les Pererendas,Chumbins,& autres Officiers de Juſtice.Il s'en vint à la priſon, où nous étions„ en ce tems-là bien gardées. Comme„ nous les vimes entrer, nous nous S-criàmes tous enſemble, Seigneur Dieu,miſéricorde: de quoi le Broquen& au-tres de ſa ſuite furent ſi fort effrayés,qu'il y en eut parmi eux qui ne pu-rent retenir leurs larmes. Pag. 687&„Préecédentes.
2)225
5
5-