Band 
Tome dix-huitième.
Seite
574
JPEG-Download
 

DrschrPTIoNDE LA NovvEILLE EsrA-

GNE.

574 DESCRIPTION DU MEXIOBE,

fans, celui qu'il deſtinoit à lui ſucceder. Enſuite, l'Héritier qu'il s'étoitdonné aſſembloit tous les Seigneurs de la Province& tous ceux qui avoiexercé quelque Emploi ſous J'autorité de ſon Pere. IIs commengoient parlui apporter des préſens, qui paſſoient pour une reconnoifſance de ſes droits-.Si le Cacique n'Stoit pas mort, ſes anciens Sujets ne paroiſſoient plus de-vant lui. Son appartement étoit fermé avec ſoin,&'on mettoit ſur laporte ſa deviſe& ſes armes. Aufſi-tõt qu'il avoit rendu le dernier ſfoupir,il ſe formoit une Aſſemblée fort nombreuſe de l'ancienne Cour,& de tousceux qui avoient été convoqués. Leur premier devoir étoit de pouſſer en-ſemble des cris& des gémiſſemens, avec d'autres marques de douleur que'Hiſtorien nomme un deuil merveilleux. Apres ce lugubre exorde, onleur ouvroit la porte de l'appartement. IIs y entroient. Chacun touchoitle Mort, de la main,& lui jettoit quelques gouttes d'une eau parfumée.On mi mettoit une chauffure de peau de Chevreuil, qui étoit celle des Ca-ciques. On lui attachoit aux genoux des ſonnettes d'or, des anneaux auxdoigts, des bracelets d'or aux poignets, une chaine de pierres précieuſesau cou,& des pendans aux oreilles. Ses lêèvres mêmes étoient couvertésde pierreries;& ſes épaules, de pluſieurs treſſes des plus belles plumes.Dans cette parure, on le plagoit aſſis ſur une eſpèce de litière découverte,avec un arc& des fléches d'un cêôté,& de l'autre une grande Figure arti-ficielle, qui repréſentoit l'Idole à laquelle il avoit eté le plus attaché,&qu'on ſuppoſoit empreſſée alors à récompenſer ſa piésté. Pendant ce tems-là, ſon Succeſſeur nommoit ceux qui devoient aller fervir ſon Pêre dans unautre Monde. Quelques-uns regardoient comme une faveur d'etre choiſispour ce miniſtère,& d'autres s'affligeoient de leur ſort; mais on prenoitſoin de leur faire avaller auſſi-töt toutes ſortes de viandes& de liqueurs,pour les fortifier contre la crainte& les autres foibleſſes de la nature. Onchoiſiſſoit particuliérement ſept Femmes, d'une haute naiſſance; l'une pourgarder tout ce que le Cacique emportoit de précieux; une autre, pour luipréeſenter la coupe; la troiſteme, pour laver ſon linge,& les quatre autrespour divers offices. Outre les Victimes nommées par le nouveau Cacique

EIaec S

on raſſembloit pour le Sacrifice un grand nombre d'Eſclaves,& de per-ſonnes libres. Chaque condition étoit obligée de fournir une Victime deſon Ordre, fans compter celles qui avoient je courage de s'offrir volontai-rement. On apportoit beaucoup de foin à les laver. On leur teignoit leviſage de jaune. On leur mettoit ſur la téte une couronne de fleurs;&ſur-tout on les enivroit aſſez pour ne rien ecraindre de leur inconſtance.La marche funebre commengoit par cette troupe de Malheureux, qui pa-roiſſant fermer les yeux ſur le terme, faiſoient retentir leurs inſtrumens d'os& de coquilles, comme dans une Fete de joie. Gomara, qui les avoit en-tendus, obſerve néanmoins que le ſon de cette muſique étoit triſte. Aprèseux, venoient les Parens du Mort. La litiêre étoit portée par les princi-paux Seigneurs du Pays,& ſuivie de tous les autres, qui chantoient uneeſpèce de Poéſie fort triſte, ſur des airs auſſi mélancoliques. Ceux qui a-voient poſſedé des emplois s'avangoient enſuite;& la marche étoit ferméepar les Domeſtiques du Palais, chargés tous d-Enſeignes& d'Eventails deplumes. Une multitude infinie de Peuple, qui formoit comme un cercleautour