I244 la r t d u menuisier.
accuser les uns ni les autres de mauvaise foi, à Dieu ne plaise que f en aye fapensée ! ce íèroit un trop grand malheur íi cela étoit : au contraire , je fuis per-suadé que tous croient, selon leur conscience, avoir raison, & qu’il n’y a quele défaut de lumières qui les rend injustes les uns envers les autres.
En ester, rien n’est st aisé que de devenir Juré-Expert ou Maître d’une pro-fession : il ne faut que de i’argent pour acquérir ces titres ; mais le titre donne-t-il la capacité ? Non ; car Inexpérience prouve journellement le contraire.
Que faudroit-ii donc faire pour remédier aux abus dont je me plains ici ? Iífaudrait de deux choses f une : ou réformer la coutume établie pour le Toisé 8cf Appréciation des ouvrages de Menuiserie ; ou qu en laissant subsister les choses
remplir exactement leur journée, ils fe livrentplus aisément à la dissipation, Sc même à ladébauche, à quoi les excite la jouissance mo-mentanée de leur prétendu gain, qui, au boutd’une semaine , dont ils ont perdu une journéeou deux, n’est pas plus considérable, & mêmequelquefois beaucoup moindre que s’ils avoienttravaillé toute la semaine à la journée : ce quiseroit très-peu de chose, si la débauche ôc laperte du temps n’avoient pas de fuite plus funestepour le bien de Fhumanité. Mais qu’arrive-t-ilordinairement lorfqu’un Ouvrier a perdu un jourou deux , ou quelquefois même davantage k IIveut, dit-iî , récompenser le temps perdu ; ils’efforce Sc s’épuise de travail pendant le reste deia semaine; d’où suivent souvent les maladies, laruine de fa santé, encore plus altérée par la dé-bauche que par le travail, une vieillesse antici-pée , & enfin la mort : trop heureux encore si,en mourant, il n’a pas le malheur de laisser desenfants en bas-âge, dont la santé fossile & déla-brée lui reproche tacitement le mauvais usagequ’il a fait de sa jeunesse Sc de ses talents !
Quant à la liberté fur laquelle ils se récrient sifort, comment l’enténdent- ils, cette liberté?croyent-iís quelle consiste à faire ce qui estcontraire à la raison Sc à l’humanité ? Le Citoyenvertueux n’est - il pas toujours libre, lorsqu’iljouit en paix de lui-même Sc du fruit de son tra-vail, qui, de quelque nature qu’ii soit, n’est;jamais un esclavage, mais une occupation hon-nête, qui égale en quelque façon les conditions,en ne faisant dépendre celui qui travaille que delui-même , Sc en le rendant nécessaire aux Ri-ches , qui lui payent le prix de son travail poursatisfaire leurs besoins réels ou imaginaires ?
II faut cependant avouer que dans Fétat actuel,le travail de la journée a quelque chose de dur Scde rebutant, du moins chez les Menuisiers , parceque ceux qui travaillent ainsi, ne font que lesplus mauvais ouvrages, & les plus mal-propres,Sc qu’iís font, en quelque façon, méprisés deceux qui travaillent à leur tâche , Sc quelquefois |même des Maîtres, qui n estiment ces derniersqu’en raison du profit qu’iis leur font.
Mais si tous les Ouvriers travailloient à lajournée, & qu’en cet état le mérite ôc l’habiietéfussent récompensés, ces difficultés s’évanoui-roient, l’émulation Sc la concorde régneroientparmi les Ouvriers, & entre ces derniers Sc leursMaîtres, qu’ils regarderoient comme leurs fupé--tssiurs quant au commandement , mais aussi com-me leurs amis Sc leurs compagnons de travail,
puisqu’ils seroient obligés de travailler avec eux,ne fût-ce que pour les exciter par leur exemple.
De ce nouvel ordre de choses, ( qui existoítencore à la fin du dernier siecle, Sc au commen-cement de celui-ci, ) il s’en suivroit que l’ou-,vrage en seroit fait avec plus de foin & de soli-dité , soit qu’il fût conduit par le Maître ou paedifférents Ouvriers, mais toujours fous ses yeux ,ce qui n’est pas une chose indifférente, encoreque le Maître ne fût pas très-haòile en son Art ;l'Ouvrier seroit aussi moins fatigué, & jouiroitd’une santé plus parfaite, & d’une plus longuevie ; enfin l’égalité se rétabliroit, &îes Maîtres ,qui alors travailleroient avec leurs Compagnons,ne seroient plus exposés à être les victimes d’unluxe destructeur , qui, comme on le voir tous lesjours, cause la ruine de ceux qui ont le malheurd’oublier leur rang Sc les obligations de leurétat.
Ce que je dis ici par rapport à la perfectiondes ouvrages faits à la journée, paroîtra peut-être un paradoxe , fur-tout pour ceux qui con-naissent l’état actuel de la Menuiserie, oà lesouvrages les plus considérables font faits à latâche, Sc même assez bien faits ; mais le fonc-iîstous également? L’avidité du gain, ou les effortsque font les Ouvriers pour récompenser’ le tempsperdu, ne font-ils pas de tort à la perfection Ôc kla solidité de Fou vrage ? L’expérience prouvetous les jours le contraire; Sc pour un Ouvrierqui est curieux de bien faire, il s’en trouve vingtqui ne s’occupent que de faire beaucoup, à quoiils font souvent forcés, par la médiocrité du prixdes ouvrages.
De plus, pourquoi les ouvrages les plus im-portants se font-ils actuellement à la tâche ? C’estqu’ils coûtent moins cher de façon que s’ilsétoient faits à la journée, ôc cela aux dépens dela solidité de Fouvrage , Ôc de la santé de í’Ou-vrier', qui s’épuise de travail pour gagner davan-tage.
D’un autre côté, en faisant travailler à la tâ-che, les Maîtres ne sont pas obligés de fournied’outils, excepté ceux d’affûtage ; ce qui est poureux un très-grand avantage, Sc un fardeau deplus pour l’Ouvrier, & ce qui diminue beaucoupde son gain; ajoutez à cela que le Maître n’apas besoin d’être assidu chez lui pour conduireses ouvrages. Mais avec touc cela Fouvrage enest-il mieux fait? Non;'tous les ouvrages de Me-nuiserie les plus célèbres de Paris, ont été faits àla journée : donc on gagueroit beaucoup à lesfaire tous de même.
fur
0