241
reconquérir toute la Camargue. Le Rhône est là pour faciliter cette œuvre !Quoique la pente en soit très-faible, puisqu’elle n’atteint pas môme 2 mètresde Fourque à la mer, ses eaux, aidées au besoin par des machines hydrau-liques, suffisent, et au delà, pour lessiver le sol, le débarrasser de toutesses molécules salines et se ramifier en canaux vivifiants dans tous lesterrains encore incultes. Les solitudes de la Camargue , comme celles de laCrau , peuvent être changées en campagnes riches et peuplées ; elles leseront dès que, à la suite de l’assainissement, l’àpre travail du petit culti-vateur v sera sollicité par la possession du sol. Actuellement toutes cesétendues se composent de vastes domaines que nul paysan n’a intérêt àmettre en culture.
Les alluvions du Rhône , qui pourraient être d’une si grande valeur dansl’ensemble des richesses de la France , ne servent aujourd’hui qu’à rendrel’accès direct du fleuve impossible aux grands navires, en se déposant sousforme de barre à l’entrée. M. Surell a calculé que les troubles apportéspar les deux Rhôncs à la mer s’élèvent chaque année à l’énorme masse de21 millions de mètres cubes 1 , soit à près de la moitié de ce qu’entraîne lePô, au tiers de ce que charrie le Danube , le « fleuve travailleur » le plusactif de la Méditerranée . Aussi n’est-il pas étonnant que la bouche du grandRhône , où passent plus des quatre cinquièmes des troubles, gagne continuel-lement sur les eaux, en formant à droite et à gauche des te y s ou îlots deboue qui se rattachent les uns après les autres au continent. Un puitsartésien, poussé jusqu’à 100 mètres de profondeur dans les alluvions dela petite Camargue , près d’Aigues-Morles, n’a traversé que des terresmeubles apportées par les eaux, sans atteindre les roches du fond surlesquelles se sont déposés les limons.
Depuis l’époque romaine, la grande bouche du Rhône , ou « grau desMarseillais », s’est avancée dans la mer au double de la distance qu’elleoccupait au sud de la cité d’Arles . Des tours de signaux, construites jadisà l’issue même du fleuve pour surveiller le passage des navires, sont espacéesde distance en distance et mesurent ainsi les progrès du fleuve. La dernièrede ces tours de guet est celle de Saint-Louis, bâtie en 1757 sur le rivagemême de la mer, dont elle est actuellement éloignée de 8 kilomètres*. Leprogrès de la péninsule d'alluvions a donc été en cet endroit d’environ57 mètres par année; mais il ne faut point voir dans ce progrès local unemesure des empiétements de toute la Camargue sur les'eaux de la Médi-
1 Mémoire sur l'amélioration des Bouches-du-Rhône . Nimes, 1847.
- Astruc, Mémoire pour l'histoire naturelle du Languedoc ; — E. D.'sj;irdins, Aperçu historiquesur les embouchures du Rhône .
H.
31