546
NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
l’Europe occidentale, mais pour une longue période et souvent pour lavie. Les conscrits turcs, même les Zeïbck, ne célèbrent point leur enrôle-ment par des chants ou des banquets; presque tous mariés depuis deux outrois ans lorsque les sergents recruteurs viennent s’emparer de leur per-sonne, ils ont à laisser parents, femmes, enfants; tous les liens de la famillesont brisés à la fois. Aussi, quelle que soit leur force d’àmc, s'éloignent-ilsen silence, comme frappés par le destin. Dans les parties de l’Anatolie occi-dentale où pénètrent les voies ferrées du réseau de Smyrne , on les trans-porte par centaines; à chaque station, le convoi s’arrête pour accroître sonchargement de recrues. La foule des mères, des femmes et des sœurs sepresse autour des portières, pour avoir un dernier baiser, un dernier serre-ment de main. Des sanglots et des cris s’élèvent quand la machine s’ébranleet les malheureuses courent en vain le Iour* des voitures, tendant des Heurset des rameaux d’olivier vers ces ligures aimées que l'éloignement rendbientôt indistinctes.
Affaiblis, menacés dans leur existence nationale par les coupes régléesde la conscription, doués en outre d’une qualité qui, dans leur situation,est un défaut, la résignation, les Turcs courent un extrême danger, quivient de la concurrence vitale avec une race douée d’une plus forte ini-tiative. Us ne peuvent lutter contre les Grecs, qui, sous les dehors detransactions pacifiques, se vengent de la guerre d’extermination dont Cy-donie et Cliio ont gardé les traces. Les Turcs ne combattent point à armeségales; pour la plupart ils ne connaissent que leur propre langue, tandisque le Grec en parle plusieurs; ils sont ignorants et naïfs en face d’ad-versaires habiles et rusés. Sans être paresseux, le Turc n’aime point à sepresser : « La bâte est du diable, la patience est de Dieu ! » répète-t-il vo-lontiers. Il ne pourraiL se passer de son kief, rêve incertain pendant lequelil se laisse vivre de la vie des plantes, n’ayant la fatigue ni dépenser, ni devouloir; mais son rival, gardant sa volonté instante et précise, sait utilisermême les heures du repos. Il n’est pas jusqu’aux qualités du Turc qui netournent contre lui : honnête, fidèle à sa parole, il travaillera jusqu’à lalin de ses jours pour acquitter une dette, et le commerçant en profite pouroffrir de longs crédits qui l’assujétiront à jamais. C’est un principe dunégoce en Asie Mineure : « Si tu veux prospérer, ne fais au chrétienqu’un crédit égal au dixième de sa fortune, risque le décuple avec lemusulman! » Ainsi crédité, le Turc n’a plus rien qui lui appartienne;tous les produits de son travail iront à l’usurier; ses tapis, ses denrées, sestroupeaux, sa terre même passeront successivement dans les mains de l’é-tranger. Presque toutes les industries locales, à l’exception du tissage des