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SECOND LIEU
C’est un préjugé assez répandu dans leslivres , que les terres de la Flandre sont d’unefertilité inconcevable ; cette erreur s’est multi-pliée avec d’autant plus de facilité , que presquetous les auteurs se copient, quand ils n’étudientpas l’agriculture sur le terrein.
Les terres de la Châtellenie de Lille, sont engénéral argileuses , compactes , froides et j)e-santes ; elles ne fermentent pas dans le vi-naigre ; elles retiennent la pluie ; la chaleur lesdessèche , les gerce ; quand on les laboure dansun temps humide , elles se coupent comme dubeurre. Dans quelques endroits , on trouvel’eau à trois ou quatre pieds ( un mètre trente-trois centimètres) ; end’autres, l’eau est précédéed’une couche de terre plus dure, plus compacteque la première couche de terre végétale, c’estune sorte de tuf, plus ou moins profondémentenfoncé 5 quelquefois , sous cette terre , setrouve de la glaise ; en d’autres endroits , prin-cipalement sur la petite éminence que l’on ap-pelle la plaine , le fond est une substance pier-reuse qui paroît n’être composée que de détri-mens de coquilles, formant des blocs de pierrestendres et légères , dont on se sert pour bâtir ,et qui durcissent à l’air.
Un trait caractéristique de ces terres , c’estleur extrême humidité. Les neuf dixièmes desfermes du territoire de Lille sont , à cause decette grande humidité , limitées entre elles pardes fossés d’environ cinq à six pieds ( deuxmètres) de largeur, sur trois à quatre pieds (unmètre trente-trois centimètres,) de profondeur.De cent trente communes comprises dans laChâtellenie de Lille , cinquante - quatre pos-sèdent des marais qui ne sont desséchés et dé-frichés que depuis trente ans ; il reste encoreau moins quatre cents arpens ( deux cents hec-tares) de terre sous les eaux.
Le sol de la Flandre est, en général, commeon voit, inférieur à celui de quelques cantonsde la France , dans ce que l’on appelloit ci-de-vant la Touraine , la Normandie , le Valois ,la Bretagne , la Picardie , etc. A quelles causesfaut-il donc attribuer les progrès de l’agricul-ture dans la Châtellenie de Lille ? Les princi-pales sont dues sans doute , i°. à la répartitionde l’impôt ; à la suppression de tous les droits
sur le sel, le tabac ; aux adoucissemens de la mi-lice, delà corvée , etc.; 2 0 . à la division des pro-priétés; 3°. àl’économie des laboureurs; 4°- àlamanière de multiplier les engrais. Ces véritésseront plus particulièrement apperçues en exa-minant le tableau et le compte ci-joints , et leséclaircissemens par lesquels on va les expliquer.
On a présenté, dans le tableau , la distri-bution des terres , les fumiers , les labours etles semences qu’elles reçoivent, et les produitsqu’elles donnent. Cette forme a paru la pluspropre à présenter les faits , sans y mêler au-cune espèce de système. L’explication des co-lonnes de ce tableau ne contient que les ren-seignemens indispensables pour le rendre plusintelligible.
Il seroit à désirer peut-être , que les formulesdu Tableau et du Compte fussent remplies avecle même soin dans tous les districts de la Ré publique . On auroit sous les yeux , par cemoyen, les résultats de toutes nos cultures , etl’on pourvoit les comparer.
Quoiqu’il en soit, on verra dans celui-ciquels soins et quelles peines se donnent les la-boureurs flamands , et l’on concevra que si leurterre est productrice , ses dons sont achetés pardes travaux et des engrais dont on n’a guèred’idée ailleurs. C’est un modèle précieux qu’onoffre à la réflexion et à l’imitation des cultiva-teurs de tous les pays. On n’a pas par-tout latempérature particulière , ni le sol du départe ment du Nord ; mais on a déjà vu que ce sol etcette température opposoient plus d’obstaclesau fermier qu’ils ne lui présentoient d’avan-tages. On jugera , par ce tableau, des effortsqu’il doit faire pour vaincre ces obstacles.
Ce n’est pas qu’on ne pût y faire des re-marques , même critiques. Sur quoi n’en fait-on pas ? M. Arthur Young a censuré quelquesparties des méthodes flamandes , dans ses An-nales d’Agriculture. Prévenu pour les grandesfermes , il ne sauroit imaginer qu’un pays di-visé en fermes si modiques , soit mieux cultivéqu’aucun autre. Pour asseoir un vrai jugement,dépouillons tous les préjugés. Voici les faits etles calculs ; les faits présentés au tableau, lescalculs en ligne de compte.
Voyez d’abord le tableau ci-contre.
CULTURE