28 MANIERE DE TRAITER
naturelle, vient de cette grande multitude d'objets: mais la va-riété de ces mêmes objets, et la difficulté de rassembler les pro-ductions diverses des différens climats, forment un autre obstacleà l’avancement de nos connoissances, qui paraît invincible, etqu’en effet le travail seul ne peut surmonter ; ce n’est qu'à forcede temps , de soins , de dépenses, et souvent par des hasards heu-reux: , qu’on peut se procurer des individus bien conservés dechaque espèce d’animaux, de plantes ou de minéraux , et formerune collection bien rangée de tous les ouvrages de la nature.
Mais lorsqu'on est parvenu à rassembler des échantillons detout ce qui peuple l’univers, lorsqu’après bien des peines on a misclans un même lieu des modèles de tout ce qui se trouve répanduavec profusion sur la terre, et qu’on jette pour la première foisles yeux sur ce magasin rempli de choses diverses, nouvelles etétrangères, la première sensation qui en résulte est un étonnementmêlé d’admiration, et la première réflexion qui suit est un retourhumiliant sur nous-mêmes. On ne s’imagine pas qu’on puisse avecJe temps parvenir au point de reconnoitre tous ces différens ob-jets; qu’on puisse parvenir non-seulement à les reconnoitre parla forme, mais encore à savoir tout ce qui a rapport à la nais-sance, la production, l’organisation, les usages, en un mot, àl’histoire de chaque chose en particulier. Cependant, en se fami-liarisant avec ces mêmes objets, en les voyant souvent, et, pourainsi dire, sans dessein, ils foraient peu à peu des impressionsdurables, qui bientôt se lient dans noire esprit par des rapportsfixes et invariables ; et de là nous nous élevons à des vues plusgéné-rales, par lesquelles nous pouvons embrasser à la fois plusieursobjets différens ; et c’est alors qu'on est en état d'étudier avec ordre,de réfléchir avec fruit, et de se frayer des routes pour arriver àdes découvertes utiles.
On doit donc commencer par voir beaucoup et revoir souvent.Quelque nécessaire que l'attention soit à tout, ici on peut s’en dis-penser d’abord : je veux parler de cette attention scrupuleuse,toujours utile lorsqu’on sait beaucoup, et souvent nuisible à ceuxqui commencent à s’instruire. L'essentiel est de leur meubler latète cl'idées et de faits, de les empêcher, s’il est possible , d’en tirertrop tôt des raisonnemens et des rapports ; car il arrive toujourscpie par l’ignorance de certains faits, et par la trop petite quantitéd’idées, ils épuisent leur esprit en fausses combinaisons, et se chai -gent la mémoire de conséquences vagues et de résultats contrairesà la vérité, lesquels forment dans la suite des préjugés qui s’effa-cent difficilement.