5
DE VENISE
San-Micheli a tout fait. On lui doit mê-me de superbes remparts, chefs-dœu-vre d’architecture militaire , et dont ladémolition fut une des conditions dutraité de Lunéville. On peut juger parles débris du bastion d’Espagne , parcelui delle Boccare , encore intact, dela solidité de ces fortifications.
La bibliothèque du chapitre n’a puéchapper au pillage littéraire de cesderniers temps ; plusieurs manuscritset rares éditions n’ont point reparu de-puis, et la science a beaucoup perduàtoutes ces acquisitions violentes. Malgréce vandalisme, Y érone est célèbre par lesgens de lettres qu’elle a produits. Plinele naturaliste, Catulle , Yitruve,Corné lius Népos , EmiliusMacer, etbeaucoupd’autres sont comptés parmi ses ancienscitoyens. On met au nombre des moder-nes, Fracastoro , mathématicien, méde-cin et poëte distingué. Fracastoio n’estplus qu’un nom, el cependantilfut undes premiers hommes de son siècle. Savie honorabl e e t pu re aj outeencore à l’ad,miration qu’inspirent ses talens. Géné-reux, sensible, secourable, c’estàlncaffi,colline aux environs de Vérone , qu’iljouissait des vrais biens de l’âme, leslettres et l’amitié. C’est là que, pen-dant une peste qui ravageait la ville,il composa ce poëme si chaste, dont letitre l’est beaucoup moins (la Syphilis),cet ouvrage charmant, où l’on trouveune sensibilité véritable et une émo-tion exquise de l’âme, à la fois éprisedes beautés de la nature et passionnéepourle bien du pays. On croirait enten-dre comme un écho lointain , maissonore, des chants du cygne de'Man-toue. Certes, un pareil jugement pa-raîtra extraordinaire à ceux qui, surla foi d’un titre trompeur, croirontne trouver dans le poëme de Fracas toro que des descriptions relatives à unmal immonde !
Les environs de Vérone ont donnénaissance à Jules-César Scaliger , cethomme extraordinaire, dont on disaitqu’il n’y avait point eu de plus grandphilosophe depuis Aristote , pas deplus grand poêle depuis Virgile , pasde plus grand médecin depuis Hippo crate . Les arts ont aussi de nobles re-présentons à Vérone . Cette ville citeavec orgueil les noms des deux Ricci,de 1 Oibetto et de Sartori; mais à latete de tous ces artistes il faut placerPaul Véronèse , devenu si célèbre parla fertilité de son imagination, par lavérité de ses couleurs, et par le beaunaturel de ses expressions. Venise pos-sède de lui une Apothéose , qui toute-fois ne fit pas autant d’honneur à Paul que les différentes Cènes quon doit àson pinceau. La plus célèbre est cellequ’on appelle les Noces de Cana % donton a fait un grand nombre de copies.Chose extraoidinaire ! cette vaste com-position qui contient plus de centtrente figures, ne fut payée que quatrecents francs de notre monnaie '.Assuré-ment, à ne juger que par ce fait, lesiècle où vivait Paul Véronèse ne futpoint celui de l’âge d’or. Le caractèrede cet artiste était doux, aimable,libéral. Nous ne saurions mieux termi-ner ce qui le concerne qu’en prenantentre mille un des traits qui prouventla délicatesse dont il était doué. Onl’accueillit un jour avec bonté dansune ville située près de Venise ; ilpassa quelque temps au sein d’uneaimable famille. Lorsqu’il fut parti, lehasard conduisit le maître de la mai-son dans la chambrequ’il avait occupée.Quel ne fut pas l’étonnement du pro-priétaire en a percevant un beau tableaureprésentant la famille de Darius ! Onapprit bientôt que c’était un cadeau dupeintre délicat et reconnaissant. Cetou-vrage, quoique fait à la hâte, puisque