VOYAGE PITTORESQÜE
quartier de la Douane , ou s opérait le debar-quement des marchandises. C’est une place assezétroite , couverte de quelques barraques de pré-posés et toujours enveloppée d’un nuage depoussière. Là, deux ou trois cents noirs déchar-geaient des accons et des chaloupes. Ces escla-ves , presque tous Malgaches ou Mozambiques,portaient sur le dos de larges sillons où les ver-ges du rotin avaient inscrit leur date. Les unsfrais èt saignans encore, les autres cicatrisés ousuppurans, témoignaient que ces malheureuxrecevaient des corrections à peu près quotidien-nes. Je me vis forcé de subir le spectacle de cesupplice. Un noir, quelque peu tenté par l’oc-casion , venait de dérober une poignée de figuessèches dans une caisse entr’ouverte , et trentecoups de rotin devaient lui faire expier sa gour-mandise. Le patient résigné vint se placer sousles verges du commandeur, espece de chef scc-lionnaire, esclave comme ses subordonnés, maisinvesti de la confiance du maître. Un noir esttoujours en costume de subir le rotin. A partun langouli, espèce de bandage qui lui couvreles parties sexuelles, il est complètement nu etn’a pour se défendre d’un soleil poignant que sapeau huileuse et cuivrée. Le coupable présentadonc au commandeur ses larges et musculeusesépaules, et l’exécuteur frappa. À chaque coup ,c’était des contorsions horribles , et vers la finsurtout, quand le rotin frappa sur les chairsvives, le noir poussa des hurlemens. J’étais in-digné quand Verger m’entraîna :
« Allons, toi aussi ne vas-tu pas faire comme cephilanthrope de l’autre jour, qui a failli révolu-tionner la colonie ? Mais c’est donc un parti pris ?vous voulez être tous des Wilberforce ; vousvoulez tous faire des expériences sur notre peauà nous, pauvres colons, qui serons rôtis vifs,comme à Saint-Domingue , le jour où l’on pra-tiquera vos beaux projets ! En quatre mots etdeux axiomes, mon cher ami, voici notre affaire.Sans les noirs , point de colonies; sans le rotin,point de noirs. Il ne faut pas sortir de là. —C’est ce que vous criez sur les toits au moins ,et vous voulez qu’on vous croie sur parole.Ecoute ; ce n’est ni toi ni moi qui résoudronsle problème. Je voudrais seulement que les peu-ples européens sentissent qu’il est ridicule desoutenir à grands frais des possessions qui coû-tent plus qu’elles ne rapportent. Livrés à vous-mêmes , vous feriez vos codes noirs ; mais, moncher Verger, gare à la debaclc. Tu as cite Saint-Domingue ; eh bien ! regarde à qui elle est au-jourd’hui. Vous invoquez pour vous le droit duplus fort; qui sait si demain on ne l’invoquera
pas contre vous ! — Bah ! on en court la chance •Mais qu’on ne nous gâte pas la partie avec vos loi sfaites à Londres ou à Paris , et qui nous vo» 1comme un habit bleu sur le dos d’un Malgache -Ce diable de Colleville, par exemple, est l’honun edes mulâtres ; et les mulâtres, vois-tu, pour nousc’est pire que les noirs. Il y a du mulet dans cetteespèce, neutre pour le bien, têtue pour le mal-Protégés par les Anglais , ils se sont britannisésiet nous les haïssons comme gens de couleur elcomme partisans de nos maîtres. Entre eux elnous guerre à mort. Les chenapans sont caus cencore que nous traitons nos nègres plus iw^qu’auparavant. Pauvres nègres ! leur conditionest cent fois pire depuis qu’ils sont protégés p®fles Anglais . A Port-Louis, ce n’est rien; ma jStu verras dans les habitations du S. O. C’est bque les planteurs sont durs ■— S’ils argume 0 'tent seulement à coups de rotin , comme si irla place de la Douane, c’est déjà plus qu’^ne faut pour faire sortir de dessous terre d« sChristophe et des Toussaint.-— Impossible, m 0 ' 1très-cher, impossible! Sur les 100,000 am eSqui peuplent l’île, il y a bien 80,000 esclaves'mais cette population se compose de castes i* 1 'finies, qui ne parlent pas la même langue etn’ont pas les mêmes intérêts. Une pensée cofl 1 'mune, la liberté, ne dominera jamais les hain® 5de tribus à tribus, de peuple à peuple, fi 1 * 1séparent cette marqueterie cl’hommes. Le Mau rt ’et le Yolof sympathiseront difficilement av® cle Cafre, le Malgache et le Mozambique : 11)1abîme sépare ces races africaines des races i ,rdiennes, du Malais, du Malabare, du Taling 3 ’du Bengali, du Maratte, etc. Avant de se lig uefpour l’extermination des blancs, il faut que cCidivers esclaves s’entendent ; et je te l’ai di 1 'c’est impossible. S’ils le faisaient, ils trouverai^ 1encore à qui parler. Un prestige entoure ^créole aux yeux des noirs; avec quelques mil* cfi5on verrait la fin d’un soulèvement. —- Laf oT ce>toujours la force ! Ne la faites pas tant valo> r ’tôt ou tard, elle reste au plus grand nomb ,< '’Ne vaudrait-il pas mieux, vous qui prof* 1des sueurs de ces hommes, chercher à vous
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faire des instrumens plus utiles, en les ci _lisant?— Aussi le fait-on, noble philanthropc’est notre intérêt, et nul n’y manque. Enfi^ques leçons , les noirs deviennent des ouvi'i ^habiles. Tu vas voir, aux chantiers, des charp® ^tiers qui valent à leur maître sept et huit p l ftrès par jour. Bruts, ils ont coûté trois c 6 '^piastres d’achat; ils rapportent le triple dafl 5 jan; leur industrie devient une plus-value J |augmente leur prix ; et M. Monneron a eU