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[Tome second.]
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OCEANIE. ILES HAMOA.

Si peu nombreux quils fussent autour du bord,il semblait que lOceanic fût devenu leur pro-priété ; au lieu de recevoir avec joie, avec recon-naissance, les petits cadeaux quon était disposéà leur faire, ils les arrachaient brutalement desmains. Ceux qui étaient parvenus sur le pont, etqui pouvaient soit obtenir, soit escamoter quel-que chose, un clou, une hache, une verroterie,le montraient de,loin à leurs camarades des piro-gues, et ceux-ci furieux, jaloux, désappointés,grinçaient des dents, écumaient, menaçaient deleurs piques les matelots pour qu on les laissâtmonter ou quon leur fit au moins une partdans ces largesses. Toutes ces têtes avaient uneexpression hideuse et farouche; des dix sau-vages qui garnissaient alors la dunette du sloop,un seul, un jeune homme, chef ou fils de chefsans doute, se distinguait des autres par destraits plus heureux et une physionomie plusavenante. Seul il ne brusquait pas les Anglais qui lui offraient des présens ; au lieu de bondir surles objets et de les arracher, il les recevait avecdes formes gracieuses et décentes, puis les portaitvers son front à diverses reprises. Quand il seretournait vers ses amis des pirogues, cétaitpour leur faire , au sujet de ce quil voyait, desremarques gaies et vives qui provoquaient auloindes rires expansifs. Cétait enunmot unjovialgarçon, sociable et doux. Mais ses camarades, su-balternes ou égaux, peu importe, navaient pres-que rien des formes et des allures humaines. Ilsrugissaient comme la bête, obéissaient comme elleà un instinct plutôt quà la raison. A la vue dubras nu dun matelot, lun deux fit un gestehorrible, indiquant quil aurait plaisir à dévorera belles dents un morceau de chair si savoureux.La naïveté de ce cannibalisme nous fit frisson-ner tous ! Quant à moi, je me sentis guéri dudémon de la curiosité, et cette fois je ne parlaipas daller à terre.

Tous ces insulaires étaient grands, sveltes etsingulièrement musculeux : leur type était fa-rouche sans que leurs traits fussent irréguliers ;leur teint était foncé. Leur plus grand soin detoilette consistait dans la manière darrangerleur coiffure. Ceux-ci laissaient leurs cheveuxlongs, droits et noirs, flotter librement sur leurcou et sur leurs épaules ; ceux- les portaientou liés ou frisés, ou crêpés au moyen de la cha-leur, et en formaient une sorte de boule, quesouvent ils coloraient en jaune. Dautres lesteignaient en rouge, et les frisaient en lon-gues boucles qui simulaient assez bien dam-ples et respectables perruques. Cette portion dea toilette des indigènes nécessitait sans doute

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un entretien fort long et fort minutieux. Lereste consistait en tabliers qui leur couvraientle ventre et retombaient jusquà mi-cuisse, ta-bliers fabriqués avec une étoffe particulière aupays. Parfois, au lieu dun tablier, ils avaientune espèce de pantalon qui allait des hanchesaux pieds. Quelques colliers de verroterie or-naient la poitrine dun petit nombre. Leur ta-touage était insignifiant; mais de nombreusescicatrices attestaient que les guerres nétaientdans ce pays ni rares ni clémentes. Quant auxfemmes, il y en avait peu dans les pirogues, etpresque toutes étaient fort laides. A terre sansdoute la race avait des sujets plus beaux : leschefs principaux de lîle, leurs femmes, leursenfans, ne se seraient pas aventurés à venirreconnaître un navire européen voguant aularge.

Cependant dheure en heure le nombre despirogues augmentait, et, malgré la surveillancela plus active, le pont sencombrait de visiteursarrivés en contrebande. Avec le nombre lau-dace croissait aussi. Nos hôtes devenaient plusvoleurs; leurs camarades plus meuaçans. Dunepirogue à lautre on échangeait des haranguesqui semblaient comme des préludes de guerre ;on montrait du doigt le navire, on semblait ledésigner comme une proie facile et sûre. Enfin,à un instant donné, tous les naturels sautèrentsur leurs aimes, et brandirent leurs piques con-tre l"Océanie. « Oh! oh! dit Pendleton, nousvoici arrivés au fort de la crise. Ces gens-abusent de notre patience ; il faut en finir. »Et, sur un commandement du capitaine, onconnnença par déblayer le pont de tous les im-portuns; malgré une résistance assez vive, àcoups de cordes ou de manches de piques onen vint promptement à bout. Quand cette pre-mière justice fut faite : « Passons sur le ventre decette canaille ! » dit Pendleton. Puis il donnalordre de faire servir les voiles. Dès que notreagile sloop eut retrouvé son aire, et que la brisegonflant ses voiles lui eut rendu son élan habituel,cette foule dembarcations, pressées, confuses,mal orientées, se trouva sous ses bossoirs etsous sa quille. Sans se déranger de sa route,lOceanic balaya ces trois cents pirogues quiloffusquaient. Cinquante dentre elles furentcoulées et chavirées ; une foule dautres éprou-vèrent de graves avaries. Peut-être cette flottilleavait-elle cru quelle parviendrait à nous barrerle chemin, mais cette prétention fut rudementexpiée. La mer présenta laspect dune débâclehorrible. Les pagaies, les balanciers, les mâts,les vergues craquaientde toutes parts ; leau était