VOYAGE PITTORESQUE AUTOUR DU MONDE.
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couverte de débris, d'embarcations et de têtesd'hommes. Dans la première surprise, on songeaà sauver les barques coulées, à rajuster les mâts,à réparer les avaries; puis, faute d'une ven-geance plus réelle, toute cette multitude se prità hurler des menaces et des injures contre lesloop qui fuyait à toutes voiles, dédaigneux deces vaines colères. Quelques naturels, plus en-diablés que les autres, s’étaient collés à ses pré-ceintes , et cherchaient à pénétrer de là dans lenavire ; mais quelques coups de pieux les reje-tèrent à la mer, et nous poursuivîmes notre che-min triomphans et vengés.
Dans la nuit l’Oceanic franchit la distancequi sépare Maouna d’Oïolava. Le 14 mai, à lapointe du jour, il n'était qu'à deux milles d'unpetit îlot situé près de la pointe orientale de cettedernière. Là quelques pirogues nous accostèrent,montées par des hommes plus pacifiques queceux de la veille, peut-être parce qu'ils étaientmoins nombreux. Cela nous parut être des pê-cheurs ; ils échangèrent clu poisson pour quel-ques bagatelles. Cependant le sloop ne s’étaitpas arrêté pour eux ; il longeait alors la côte mé-ridionale d’Oïolava, terre riante et fertile de-puis la grève jusqu’au sommet des montagnes.Nulle contrée océanienne, pas même la fraîcheTaïti , n'offrait un plus bel amphithéâtre de ver-dure, une plus riche suite de plateaux étagéset féconds. Par malheur, nul ancrage n’a en-core été trouvé sur l’ile, et les navires euro-péens n’ayant pu y faire de longues relâches,elle est restée jusqu'à ce jour imparfaitementconnue.
A mesure que nous prolongions cette côte,nous pouvions voir des pirogues s'en détacherune à une pour venir nous reconnaître. Pend-leton ne voulut toutefois point les attendre ; ilne mit en panne que vis-à-vis de l’île Plate, si-tuée près do la pointe occidentale d'Oïolava,et réunie à elle par un brisant à fleur-d’eau.
L'ile Plate est le diamant du groupe Hamoaque la nature a tant favorisé. C’est un îlot très-bas, dominé seulement dans le centre par unmonticule aplati au sommet. A en juger par lesmyriades de pirogues qui en sortirent pour ac-courir au-devant de nous, ce coin de terre doitêtre prodigieusement peuplé. C'était une ville flot-tante, une plaine de bateaux, un vaste bazar defruits, de légumes, de racines, de cochons, qui sebalançait sur l’eau, comme un marché chinois surle Tigre . La mer avait disparu sous cesbois et sousces têtes humaines. L’attitude de ces insulairesn'était ni insolente ni farouche. Ils ne mena-çaient pas, ne volaient pas comme les naturels
de Maouna. Au contraire, leurs manières étaientamicales et bienveillantes; ils se comportaientavec décence et probité. Rieurs, gais, leur hila-rité devenait quelquefois bruyante et criarde.;mais à part cela, on n'eut rien à leur reprocher.Quand on leur défendait de monter à bord, ilsobéissaient, attachaient leurs marchandises à descordes, et recevaient avec joie ce qu'on leurdonnait en retour. L'un des objets envoyés dunavire, un paquet de morceaux de cercles de ba-nques , maladroitement lancé du bord, étanttombé à la mer, nous eûmes un singulier spec-tacle. Quoique l’eau fût profonde, dix sauvagess’y précipitèrent, atteignirent l’objet entre deuxeaux, y luttèrent comme des poissons, et se dis-putèrent les morceaux de fer pendant assez long-temps. Aucune parcelle ne 6’en perdit.
Yoilà le commerce sur lequel comptait Phi-lips. Avec une valeur de deux piastres au plus,avec des morceaux de vieux fer, des verroterieset une douzaine de vieux clous, il avait recueilli àbord cinquante cochons, une énonne quantité devolailles, de fruits et de racines. Les grains deverres bleus étaient la marchandise la plus esti-mée par ces insulaires. Quant aux denrées qu'ilsnous donnaient en échange, elles étaient de lameilleure qualité, légumes, racines et fruits.Quelques espèces nous étaient même inconnues.A voir la quantité de vivres entassée dans cespirogues qui couvraient la mer, on n'aurait ja-mais cru qu’une si petite île eût pu produire tantde choses, et surtout avoir un tel excédant. Celatenait du miracle.
Les échanges duraient encore 'quand l’arrivéed’une grande pirogue les suspendit tout-à-coup.Egui! ia egai! (le chef! c’est le chef!) crièrentà la fois les patrons des barques serrées autour dusloop, et au même instant toutes s’écartèrent etfirent place. La grande pirogue accosta. Vaste,ornée de coquilles d'huîtres perlières, cette em-barcation laissait voir un équipage de dix hom-mes qui la poussaient avec leurs pagaies. Le chefqui tenait le gouvernail et les rameurs eux-mê-mèmes .avaient la tête couronnée de rameauxverts, ce qui caractérisait de leur part des dispo-sitions amicales. Vers l’avant de l’embarcation,et sur une plate-forme couverte de nattes, se te-nait accroupi un homme vieux déjà, et gardantdéployé au-dessus de sa tète un parasol de fabriqueeuropéenne. Ce meuble n’était pour lui, il faut ledire, qu’un ornement; son teint ne craignaitplus rien du soleil. Une natte fine couvrait sesépaules ; une ceinture d’étoffe lui enveloppait lecorps ; un turban lui ceignait le front. Qüand ilfut à portée de voix, il parla aux patrons des