OCEANIE. — ILES HAMOA:
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D’ailleurs le pillage des chaloupes était achevé,et cette masse de furieux, ivre cl’un premiersuccès , restait tout entière disponible. Elleaccourut eu effet en poussant des cris horribles,croyant tenir une nouvelle proie, et espérantcouper la retraite aux Français ; mais plusieursdécharges faites à propos sauvèrent nos marinsd’une seconde catastrophe. Les canots se déga-gèrent et regagnèrent les frégates. Ce mouve-ment de retraite ne fut pas sans quelque non-heur. Après le désastre, si les insulaires ne s’é-taient pas amusés au pillage des chaloupes, leséquipages privés de chefs, avec des canots en-combrés et mal armés , auraient peut-être suc-combé jusqu’au dernier homme.
Quand on vit arriver le long des frégates cesembarcations remplies de blessés, quand on ap-prit surtout la mort du capitaine Dclangle et deSes compagnons d’infortune, un long cri defureur retentit sur l’un et l’autre bord- On voulaitvengera l’instant même les victimes. Cent piro-gues étaient là autour des navires mouillés, avecdes hommes, des femmes et des enfans : c’étaitune belle hécatombe pour les mânes de Delangle.Les équipages voulaient la lui offrir, et peut-être un coup d’éclat eût-il été alors une mesurepolitique et sage. 11 fallait, d’ailleurs, réclamerles cadavres français que ces cannibales desti-naient sans doute à leurs festins. Lapérouse necrut pas devoir céder à l’entrainement de sesmarins ; il contint leur colère, en employanttoute son .autorité. Un coup de canon à poudredispersa la flottille. Il en coûtait sans doute aucapitaine de se montrer aussi clément, de nepas offrir à soir ami une expiation égale à sadouleur- Mais de cette catastrophe il lui restadu moins une leçon, et désormais sa conduitevis-à-vis des sauvages n’eut plus rien de ces fu-nestes ménagement.
Malgré la boucherie de la veille, quelques pi-rogues vinrent encore le lendemain rôder au-tour des navires de Lapérouse, et d’autres ac-couraient pour en grossir le nombre. Les équi-pages français étaientfurjeux, le commandant lui-même ne se contenait qu’à peine ; s’il eût trouvéUn ahcrage sûr, il se serait embossé pour ca-nonner les villages de la côte ; mais il préféraquitter ces tristes parages. 11 donna l’ordre d’ap-pareiller et prolongea, le 14 décembre, la côted’Qiolaya, où d’autres embarcations de naturelsvinrent au-devant de lui. Ces sauvages avaientbien le même type extérieur que les insulairesde Maonna ; mais leurs manières étaient pl usdouces et plus tranquilles- Leurs femmes etleurs enfans les accompagnaient. Dans la soirée,
les frégates mirent en panne devant un magni-fique village. « C’était, dit Lapérouse, un vasteespace couvert de maisons depuis la cime desmontagnes jusqu’au bord de la mer. Ces mon-tagnes occupent à peu près le milieu de l’ile, etle terrain incliné en pente douce présente auxyeux des marins un amphithéâtre couvert d’ar-bres, de cases et de verdure : des fumées s’éle-vaient du sein de ce village comme celles d’unegrande ville, et la mer était couverte de piro-gues sans nombre attirées en partie par la cu-riosité seule, en partie par le désir de faire deséchanges. »
Apres avoir vu encore l’île Pola, Lapérousequitta cet archipel. L’Anglais Edwards le par-courut à son tour en 1791 et lui imposa d’au-tres noms. Jusqu’en 1824 , aucun navigateurimportant n’y parut. Mais celte année-là futmarquée par la reconnaissance du capitaineKotzebue . Son travail a confirmé sur quelquespoints, rectifié sur d’autres, le travail de Lapé-rouse. Ce qui paraît en résulter, c’est que leshabitans des îles occidentales, Oïolava, l’îlePlate et Pola, sont d’un naturel bien plus doux,bien plus sociable que ceux de Maouna. D’oùvient cette dissemblance entre deux popula-tions voisines? Cela tient-il à des causes radi-cales et profondes ? Ou cela ne provient-il quede quelques contrastes dans la forme du gou-vernement, pms régulier dans les îles de l’ouest,plus anarchique dans celles de l’est ? Ici, eneffet, on voit des chefs dont l’autorité est res-pectée , là, on n’en trouve point, le peuple estmaître ; il a le droit de tout oser !
Du reste, la race qui habite les îles Hamoaappartient incontestablement encore-à.Ia famillepolynésienne , quoique altérée par le voisinagemélanésien. La langue surtout parait former undialecte très - marqué du grand polynésien . Sui-vant Lapérouse, la taille ordinaire des hommesest de cinq pieds dix pouces, avec des membresd’une proportion colossale. Nus, avec une sim-ple ceinture d’herbes qui descendait jusqu’augenou, ils semblaient avoir sur le corps un vête-ment de tatouage. Leurs cheveux longs et re-troussés ajoutaient à la férocité de leurs physio-nomies. La taille des femmes n’était pas pro-portionnellement moi as avantageuse que celledes hommes. Grandes, sveltes, gracieuses, quel-quefois jolies, elles étaient d’une licence repous-sante dans les allures et dans les gestes. Toutsentiment de réserve et de pudeur semblaitétranger à ces fepaunes : pendant le court séjourdes équipages français , toutes celles de l’ile fu-rent à leur disposition » e t' des matrones offi-