Band 
[Tome second.]
Seite
95
JPEG-Download
 

OCEANIE. ILES VITE

95

sonniers purent les voir défiler un à un, dejeunes filles, des adultes, des femmes, des en-fans à la mamelle, des hommes infirmes ou cas-sés par lâge que les vainqueurs empilaient dansce charnier. Ce transport de cadavres semblaitune fête pour ces cannibales : des centaines din-dividus, hommes ou femmes, à dévorer, tel étaitle régal offert à leurs atroces appétits. On encompta quarante-deux seulement sur une plate-forme élevée qui surmontait la pirogue de Boul-landam; on les étendit; on les tria, et le chefayant remarqué dans le nombre le corps dunejeune fille, ordonna quon le mît de côté poursa cuisine particulière.

Tafere pourtant était restée abandonnée : leshommes valides avaient fui; le reste gisait immolé.Boullandam prit possession de cette solitude, etM. Smith ly accompagna. Cétait un des plusbeaux sites que lon pût voir, un village charmantavec une centaine de cases étagées le long de lacolline, coupées çà et de bouquets de cocotierset darbres à pain, défendues presque toutes pardes murs en pierres. Boullandam donna lordredincendier ces habitations, étendant ainsi sacolère des hommes aux choses, achevant parle feu ce que le 1er avait commencé. Cétait unspectacle horrible.

Quand ce dernier acte de vengeance fut ac-compli, la flotte victorieuse reprit le chemin dela grande terre, devait se consommer legrand festin de chair humaine. Dégoûté de ceshorribles tableaux, Smith ne cessait de récla-mer chaque jour, et à toute heure, lexécutionde la promesse que Boullandam lui avait faite ;il insistait pour que lui et ses compagnons fussentremis en liberté. A cela le chef répondait quiltiendrait parole, et quaprès le grand régal onle ramènerait à bord. Enfin cette révoltante fêteeut lieu ; les corps avaient tous été dépecés, etleurs membres, prêts à être rôtis, pendaientaux arbres de la plage. Lorsquils furent cuits àpoint, on les distribua. Un morceau de cuissecharnue fut offert à Smith, qui le refusa avechorreur, quoiquil fût à jeun depuis cinq jours.Surpris, les sauvages lui demandèrent la raisonde ses répugnances, et les comprirent à peinequand Smith leur dit que la chair humaineserait du poison pour lui. Ils se contentèrenttoutefois de cette excuse. La nuit entière sécouladans cet abominable festin. Ce qui resta de laboucherie récente fut rôti à demi et placé dansdes corbeilles, procédé de conservation usitéparmi ces peuples.

La captivité de Smith se prolongea pen-dant quelque temps encore; et, sil faut l'en

croire, il passa neuf jours parmi ces cannibalessans prendre aucun aliment. Le chef de la pi-rogue qui lavait capturé était venu revendi-quer son prisonnier, disant quil voulait le re-conduire à bord, en demandant en échangetrois dents de baleine et douze haches. Cetteproposition, toutefois, neut point de suite.Enfin, le 16 octobre, après avoir vu massacrersous ses yeux un insulaire échappé par miracleà lexpédition de Tafere, Smith et six de sescompagnons furent ramenés à bord par un chefde Neïraï, chargé de réclamer la rançon; deuxEuropéens, M. Lockerby et un matelot, ne fu-rent rendus que plus tard, et grâce aux persé-vérans efforts du capitaine Campbell. La Fa-vorite put remettre à la voile avec son équi-page complet.

« Ces sauvages, ajoute cette relation, dé-ploient dans laccomplissement de leurs projetsune persévérance opiniâtre et qui ne peut se com-parer quà la malveillante précision de leursdispositions militaires. Leurs mouvemens sontpréparés avec une intelligence, exécutés avecun calme et une énergie capables détonnermême un Européen. A une grande vigueur cor-porelle ils unissent un profond mépris du dan-ger, la plus complète insouciance des peines etdes fatigues. Leur chef actuel, Boullandam, sé-tait rendu terrible ; il aspirait à la souverainetésur toutes ces iles. »

Telle est la première aventure, daprès lesdétails transmis par les acteurs eux-mêmes. Leurrécit, à part la circonstance dun jeûne de neufjours, paraît assez sincère; on peut ladmettrecomme authentique. Mais lépisode qui va suivrena ni cette simplicité, ni ce cachet de vraisem-blance ; elle est rapportée pourtant par Dillon,qui en fut lun des acteurs principaux. La voicimoins prolixement dite que dans son ouvrage, elle a encore des caractères plus fabuleux etplus étranges. Il faut la livrer avec le nom deson auteur qui en devient ainsi responsable.

Dillon était officier sur le Hunier, dont le ca-pitaine Robson, vieux routier des îles Yiti, avaitacquis une certaine influence dans la contrée, ense mêlant aux débats des indigènes, et en pre-nant fait et cause dans leurs guerres. Le chef deWaïlea, nommé Bonassar, était surtout de sesamis. Le 19 février 1813, le Hanter vint mouil-ler sur la baie de Waïlea, devant une petiterivière qui conduit au village. Ce village setrouve à une demi - lieue de la côte, sur un solélevé et découvert, tandis que la bande littoraleest garnie de forêts de mangliers.

Quand Robson se fut établi dans la rade, il