OCEANIE.—ILES VITE
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vages le comprirent et jouèrent de ruse. Ils éva-cuèrent les abords de la grève , laissant les An glais et leurs auxiliaires de Bao s’engager dansl’intérieur. Les divers détachemens donnèrentdans le piège ; ils s’avancèrent vers une petiteplaine que dominait un coteau. Quelques résis-tances partielles, vaincues à l’aide d’un petitnombre de décharges, semblaient promettre àcette campagne une issue prompte et heureuse,quand le petit corps que commandait M. Normanentendit de toutes parts des cris affreux et pro-longés. C’était le signal d’une attaque généraleet imprévue. Postés en embuscade, les sauvagess’étaient précipités à la fois sur les groupes dé ■tachés des Européens, et les avaient massacréstous, à l’exception de deux hommes qui purentfuir vers les canots. Un seul détachement restaitintact, celui que commandaient MM. Normanet Dillon. Il se composait de huit matelots ar-més , de deux chefs de Bao, et d’un de leursguerriers. A la suite de cette déconfiture com-plète , il ne restait plus qu’à se replier sur lesembarcations en peloton serré : la plaine étaitcouverte de sauvages armés et furieux. Toutetentative de fuite isolée eût été un arrêt de mort:un des hommes de la troupe qui l’essaya fut àl’instant cerné et massacré. M. Norman ordonnala retraite ; elle fut heureuse jusqu’au pied de lacolline ; mais là les naturels se présentèrentpour barrer le chemin au détachement. Ilsétaient plusieurs centaines contre douze indivi-dus; et, pour se donner un aspect plus ef-frayant , ils s’étaient barbouillé le visage avec leang des Européens restés sur le champ de ba-taille. Dans le combat qui eut lieu sur ce point,M. Norman tomba percé d’un coup de lance, etM. Dillon demeura commandant de la troupe ;commandement terrible et sinistre ! Les Euro-péens, cernés de toutes paris , avaient alorsperdu tout espoir de retraite ; ils n’avaient plusqu’à vendre chèrement leur vie. Pourtant, au fortde cette situation désespérée, M. Dillon aperçutau milieu de la plaine un rocher isolé, abrupte,presque inaccessible, espèce de forteresse placéelà pour son salut, rempart naturel dont les flèchespouvaient à peine atteindre le sommet. Le voir,le désigner à ses compagnons et le gravir, toutcela fut l’affaire de quelques minutes. M. Dillons’établit sur cette aire avec quatre Européens,nommés Savage, Bushart, Dafny, Wilson, etun Chinois nommé Luis. Le reste du détache-uient avait été tué, ainsique les chefs de Bao.Dafuy lui-même était percé de coups de lance,ut se traînait avec quatre flèches enfoncées danslp dos.
Heureusement pour ces malheureux, le ro-cher, accessible d’un seul côté facile à défendre,se trouvait assez élevé pour défier les projectilesdes insulaires. La résistance fabuleuse de cesquatre hommes put donc s’y continuer avecquelques chances de réussite. Dès qu’un sauvagese présentait en tête de la rampe étroite quidonnait accès vers le faîte du roc, un coup defusil l’arrêtait en chemin. Dix à douze assail-lans s’y présentèrent et tombèrent percés deballes. Cet exemple intimida les autres. Ils sebornèrent dès lors à tenir les marins bloquésdans leur château-fort. De cette espèce dephare qui dominait la mer et la plaine, Dillonpouvait voir d’un côté le navire se balançant àl’ancre, silencieux, impuissant à le secourir, etde l’autre ses compagnons d’infortune, dépecés,rôtis et mangés sous ses yeux : triste et dou-loureux spectacle qui ramenait les Européensencore vivans à la perspective du sort qui les at-tendait !
Cependant la fureur des sauvages semblaitalors un peu calmée. On parla de paix et detransaction. Huit prisonniers faits par Robsonrestaient à bord du Hunier, et dans le nombrese trouvait le frère du nambeo ou grand-prêtrede Vaï-Tea. Dillon basa un traité sur cette cir-constance. « Si l’on nous tue, dit-il, ces captifsseront aussi tués. » Le hasard voulut que lenambeo fît partie des sauvages qui couvraientla plaine. Il s’approcha lui-même en par-lementaire , demanda des renseignemens surson frère qu’il croyait tué , et déclara que,pour sa part, il consentait à ce qu’un échangeeût lieu entre les prisonniers du Hunier et leshommes bloqués sur le rocher. On parla d’en-voyer quelqu’un à bord pour mener à bonnefin cette négociation importante. Dafny, blesséet incapable de service actif, fut choisi par Dil-lon. Il devait conseiller l’échange, mais recom-mander au capitaine de ne livrer à la fois que lamoitié de ses otages, et de garder l’autre moitiécomme garantie contre la trahison des naturels.Dafny partit en effet, il s’embarqua avec lenambeo, et les assiégés purent suivre de l’œilla pirogue qui les portait jusqu’à ce qu’elle eûtaccosté le Hunier.
Pendant que duraient ces démarches paci-fiques , les chefs des Vitiens s’approchèrent dela base du rocher, essayant de lier l’entretienavec Dillon et ses hommes, cherchant surtout àobtenir d’eux qu’ils quittassent leur poste inac-cessible pour se remettre entre leurs mains. Dillonne se fia ni à leurs gestes, ni à leurs promesses:il conseilla la même prudence à ses compa-
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