VOYAGE PITTORESQUE AUTOUR DU MONDE.
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venus pour en tirer vengeance, surtout quandils eurent appris des Anglais et des naturels deTikopia , que nous étions de la même nation queles Matas. Cependant, quand ils furent assurésque nous n’avions aucune intention hostile, etlorsqu’ils virent que nous les comblions d’ami-tiés et de présens, leur frayeur diminua un peu;quelques-uns devinrent plus communicatifs etrépondirent plus volontiers aux questions que jene cessais de leur renouveler. Je m’attachais depréférence aux vieillards, qui pouvaient avoirété témoins de ce funeste événement, et à ceuxplus jeunes, qui paraissaient avoir plus d’intel-ligence, être doués d’une mémoire plus lucide,et, par là, susceptibles d’avoir mieux retenuce qu’ils avaient appris de la bouche de leurspères.
» Dans ma narration, j’ai donné les résultatsde ces divers entretiens, et l’on a vu qu’aunombre des premiers figurent Yaliko, chef duvillage de Vanikoro, un chef très-âgé de Mane-vai, et Moembe, chef religieux du même village.Parmi les autres, les plus remarquables ont étéTangaloa et Kava-Liki, jeunes chefs très-in-telligens , qui se disaient avec orgueil issus d’unpère de Tikopia et d’une mère de Vanikoro,origine qui les rapprochait de la vraie race poly nésienne . En comparant, analysant et discutantleurs différens récits, voici la version la plusvraisemblable que j’aie pu adopter.
» A la suite d’une nuit très-obscure, durantlaquelle le vent du S. E. soufflait avec violence,le matin les insulaires virent toul-à-coup sur lacote méridionale, vis-à-vis le district de Tanema,une immense pirogue échouée sur les récifs.Elle fut promptement démolie par les vagues,et disparut entièrement sans qu’on en pût riensauver par la suite. Des hommes qui la mon-taient , un petit nombre seulement put s’é-chapper dans un canot et gagner la terre. Lejour suivant, et dans la matinée aussi, les sau-vages aperçurent une seconde pirogue semblableà la première, échouée devant Païou. Celle-cisous le vent de l’île, moins tourmentée par levent et la mer, d’ailleurs assise sur un fond ré-gulier de douze ou quinze pieds, resta long-temps en place sans être détruite ; les étrangersqui la montaient descendirent à Païou, où ilss’établirent avec ceux de l’autre navire, et tra-vaillèrent sur-le-champ à construire un petitbâtiment des débris du navire qui n’avait pointcoulé.
» Les Français , que les naturels nommèrentMaras, furent, disent-ils, toujours respectés parles indigènes, et ceux-ci ne les approchaient
qu’en leur baisant les mains, cérémonie qu’ilsont souvent pratiquée envers les officiers deP Astrolabe durant sa relâche. Cependant il yeut de fréquentes rixes, et dans l’une d’entreelles les naturels perdirent plusieurs guerriersdont trois chefs, et. il y eut deux Français detués. Enfin, après six ou sept lunes de travail,le petit bâtiment fut terminé et tous les étran-gers quittèrent l’île, suivant l’opinion la plusrépandue. Quelques-uns ont affirmé qu’il restadeux Maras, mais qu’ils ne vécurent pas long-temps. A cet égard, il y a peu de sujets de doute,et leurs dépositions unanimes attestent qu’il nepeut exister aucun Français ni à Vanikoro, ni àTikopia , ni même à Nitendi ou dans les îlesvoisines. Quant aux crânes des malheureuxFrançais qui succombèrent sous les coups de cessauvages, il est probable que ceux-ci les ontlong-temps conservés comme des trophées deleur victoire ; mais, s’ils les possédaient à l’épo-que de notre arrivée, il est vraisemblable qu’ilsse seront empressés de les cacher en lieu sûrpour les soustraire à toutes nos perquisitions.
» Tout nous porte à croire que Lapérouse,après avoir visité les îles des Amis, et terminésa reconnaissance de la Nouvelle - Calédonie ,avait remis le cap au nord, et se dirigeait surSanta-Cruz, comme le lui prescrivaient ses ins-tructions, et comme il nous l’apprend lui-mêmepar son dernier rapport au ministre de la ma-rine. En approchant de ces îles, il crut sansdoute pouvoir continuer sa route durant la nuitcomme cela lui était souvent arrivé, lorsqu’iltomba inopinément sur ces terribles récifs deVanikoro , dont l’existence était entièrementignorée. Probablement la frégate qui marchaiten avant (et les objets rapportés par Dillon ontdonné lieu de penser que c’était la Boussole elle-même) donna sur les brisans sans pouvoir serelever, tandis que l’autre eut le temps de reve-nir au vent et de reprendre le large; mais l’af-freuse idée de laisser leurs compagnons devoyage, leur chef peut-être, à la merci d’un peu-ple barbare, ne dut pas permettre à ceux quiavaient échappé à ce premier péril de- s’écarterde cette île funeste, et ils durent tout tenterpour arracher leurs compatriotes au sort qui lesmenaçait. Ce fut là , nous n’en doutons point, ‘la cause de la perte du second navire. L’aspectmême des lieux où il est resté donne un nouvelappui à cette opinion ; car, au premier abord, oncroirait y trouver une passe entre les récifs. Ilest donc possible que les Français du secondnavire aient essayé de pénétrer par cette ou-verture en dedans des brisans, et qu’ils n’aient